4 Juillet 2026
Au bord du monde // De Guérin van de Vorst et Sophie Muselle. Avec Mara Taquin, Sasha Deprez et Hamza Essalouh.
Quand on s’installe devant Au bord du monde, le long-métrage de Guérin Van de Vorst et Sophie Muselle, on comprend vite qu’on n'est pas là pour assister à un spectacle sensationnaliste. Les réalisateurs nous ouvrent les portes d'un service psychiatrique fermé, et pour nous guider, ils ont choisi Alexia, une jeune infirmière stagiaire. Ce qui frappe immédiatement, c’est le refus total de faire du mélodrame. Le film choisit de se poser, d’observer les patients, de scruter les soignants et de mettre en lumière les dilemmes permanents auxquels ils font face. On se retrouve devant un drame profondément humain, dont la force principale repose sur la justesse absolue de ses personnages.
Alexia, 25 ans, volontaire et idéaliste, arrive comme infirmière stagiaire dans le service fermé d’un hôpital psychiatrique. Malgré les avertissements de Joëlle, l’infirmière en chef, sur la distance à garder avec les patients, Alexia va se rapprocher de Mila, une patiente de 20 ans, qui ne comprend pas ce qu’elle fait là. Touchée par sa colère, Alexia va remettre en question l’institution…
Alexia commence son stage avec l'enthousiasme typique des débutants, mais aussi avec cette naïveté de ceux qui veulent tout réparer. La réalité la rattrape rapidement. Le milieu hospitalier qu'elle découvre s'avère bien plus complexe que ses cours théoriques. Heureusement, elle avance sous l'œil de Joëlle, une infirmière d'expérience qui lui transmet une leçon difficile : la bienveillance pure ne suffit pas toujours. Pour tenir dans ce métier, il faut savoir poser des limites et garder une certaine distance émotionnelle, une posture lourde à accepter pour la jeune fille. C'est précisément cette tension qui devient le moteur du récit. L’intrigue s'accélère lorsque Alexia tisse des liens avec Mila, une jeune patiente profondément déboussolée.
Le scénario a la bonne idée de ne jamais poser de diagnostic figé, ni de chercher à tout prix des réponses toutes faites. On passe par les mêmes doutes que l'équipe soignante. Est-ce que Mila court un réel danger à l'extérieur ? Est-ce que son enfermement est vraiment la meilleure solution ? En laissant ces questions ouvertes, les réalisateurs nous installent directement dans la peau du personnel. On ressent cette même impuissance face à des situations où le choix idéal n'existe pas. C'est une approche que j'ai trouvée brillante, car elle évite de donner des leçons de morale. L'autre grand point fort du film, c'est sa retransmission brute du quotidien, loin de tous les clichés habituels sur la folie.
L'hôpital psychiatrique n'est jamais dépeint comme un endroit de film d'horreur ou une caricature anxiogène. Les patients gardent leur dignité, ils ne sont jamais réduits à leurs troubles. Côté soignants, pas de super-héros en blouse blanche ni de monstres d'insensibilité. Ce sont simplement des hommes et des femmes qui font de leur mieux au milieu d'un système en manque cruel de moyens, où chaque décision peut faire basculer une vie. Le film aborde la fatigue et l'épuisement professionnel sans pour autant basculer dans le tract politique ou le discours purement militant. On voit la routine s'installer, les urgences qui s'accumulent et le poids de protocoles administratifs souvent absurdes.
Tout cela transparaît de manière organique à travers les scènes de tous les jours, sans jamais étouffer la trajectoire des personnages. Visuellement, la mise en scène colle au plus près de cette immersion. La caméra ne lâche presque jamais Alexia, ce qui nous permet de ressentir son inconfort, ses hésitations, mais aussi ses petites victoires. Par moments, la frontière avec le documentaire devient infime tant les échanges semblent pris sur le vif. Ce choix technique fonctionne à merveille et accentue l’effet de huis clos. La performance de Mara Taquin y est aussi pour beaucoup. Elle joue avec une retenue admirable, sans aucun effet de manche inutile.
Son personnage grandit sous nos yeux, glissant doucement d’un idéalisme naïf vers une vision beaucoup plus mature de son futur métier. Cette transformation est d'une grande crédibilité et donne envie de l’accompagner jusqu'au bout du chemin. Autour d'elle, le reste du casting est tout aussi impeccable. Nathalie Richard campe une infirmière-cheffe touchante, usée par le système mais fermement accrochée à son humanité. Les comédiens qui incarnent les patients évitent habilement le piège du surjeu, ce qui renforce l'authenticité générale. Tout n’est pas parfait pour autant. J'ai parfois eu l’impression que le scénario péchait par excès de prudence. Le film soulève des problématiques passionnantes mais refuse de creuser certaines situations qui auraient mérité un traitement plus incisif.
À force de vouloir suggérer plutôt que d'affirmer, le récit engendre une petite frustration. De même, le rythme très calme, fait de longs silences, pourra dérouter. Si ce tempo colle bien au sujet, il affaublit parfois l'impact dramatique de certaines scènes qui auraient pu être plus percutantes. Malgré cette retenue, Au bord du monde tire sa révérence grâce à son regard d'une immense empathie. Il nous rappelle que la psychiatrie n'est pas qu'une affaire de médicaments. Derrière chaque porte se cachent des destins, des fêlures et des espoirs. Le voyage d'Alexia se transforme ainsi en une véritable leçon de vie : soigner, ce n'est pas forcément sauver. C'est un film sensible, imparfait mais d'une sincérité rare, qui pousse à l'écoute plutôt qu'au jugement. Et c'est déjà une très grande réussite.
Note : 6.5/10. En bref, Au bord du monde propose une immersion d'une justesse rare au cœur d'un service psychiatrique, évitant le sensationnalisme pour se concentrer sur les dilemmes humains des soignants et des patients. Porté par la performance retenue de Mara Taquin, ce drame subtil privilégie la réflexion au spectaculaire, quitte à parfois manquer d'audace dans son scénario.
Sorti le 10 juin 2026 au cinéma
Retrouvez sur mon blog des critiques de cinéma et de séries télé du monde entier tous les jours
Voir le profil de delromainzika sur le portail Overblog