Critique Ciné : Color Book (2026, Netflix)

Critique Ciné : Color Book (2026, Netflix)

Color Book // De David Fortune (II). Avec William Catlett, Jeremiah Alexander Daniels et Brandee Evans.

 

Le cinéma indépendant américain nous réserve parfois de jolies pépites de sobriété, loin des grosses machines hollywoodiennes qui cherchent à nous tirer les larmes à tout prix. C’est exactement le cas de Color Book, le tout premier long-métrage du réalisateur David Fortune. Ce film choisit de parler du deuil, de la parentalité et des galères du quotidien à travers une histoire simple, épurée, qui préfère miser sur la sensibilité plutôt que sur le spectaculaire. Même si cette grande simplicité montre parfois ses limites, le résultat final touche en plein cœur. L’histoire nous plonge dans le quotidien de Lucky. Cet homme se retrouve brusquement père célibataire après la mort tragique de sa femme dans un accident de voiture. 

 

Après le décès de son épouse, un père dévoué apprend à éle­ver seul son fils atteint de tri­so­mie 21. Tout en s’a­dap­tant à leur nou­velle vie, ils entre­prennent un voyage à tra­vers la ville d’Atlanta pour assis­ter à leur pre­mier match de baseball.

 

Il doit désormais avancer seul et élever son jeune fils, Mason, un garçon atteint de trisomie 21. Lucky fait ce qu'il peut pour garder la tête hors de l'eau, jonglant entre sa propre douleur et les besoins constants de son enfant. Pour s'offrir une vraie bulle d'oxygène et marquer le coup, il décide d'emmener Mason voir son tout premier match de baseball. Ce trajet en apparence tout bête va devenir le fil rouge et le véritable moteur de tout le film. Ce qui interpelle dès le départ, c’est le rythme de la mise en scène. David Fortune prend son temps et refuse d'imposer une cadence effrénée à son récit. Chaque scène respire. Le réalisateur s'attarde sur des moments que d'autres auraient coupés au montage : des regards complices, des silences pesants, de petites discussions ordinaires. 

 

Ce choix de privilégier les petits riens du quotidien face aux gros rebondissements scénaristiques donne une authenticité rare à l'ensemble. Cette atmosphère contemplative repose entièrement sur les épaules des deux acteurs principaux, et leur alchimie est évidente. William Catlett incarne un Lucky tout en retenue. On sent le poids de la fatigue, la douleur intériorisée et cette volonté farouche de rester un repère solide pour son fils, même quand tout s'écroule autour de lui. En face, le jeune Jeremiah Daniels apporte une fraîcheur et une vérité désarmantes au personnage de Mason. Les deux comédiens ne jouent pas la comédie, ils vivent littéralement leur relation devant la caméra. Plusieurs passages illustrent à merveille cette complicité.

 

Qu'il s'agisse d'une séance d'apprentissage de nouveaux mots ou d'un moment de tension partagé, le film évite constamment le piège du mélo larmoyant. Il montre juste ce qu'est la réalité : éduquer un enfant demande une énergie folle, et c'est encore plus vrai quand on doit gérer son propre deuil en parallèle. Le choix esthétique de tourner en noir et blanc renforce ce sentiment d’intimité. La photographie est soignée sans être prétentieuse. Elle transforme la ville d'Atlanta en un décor presque vivant qui évolue au rythme des trajets en bus, des marches dans la rue et des états d’âme de nos deux héros. Le travail sur le son va dans le même sens. En laissant de côté les musiques envahissantes pour faire la part belle aux bruits de la ville et du quotidien, le réalisateur accentue le réalisme du film.

 

Pourtant, Color Book n'est pas exempt de défauts. À force de vouloir rester focalisé sur son duo, le scénario passe sous silence pas mal d’éléments qui auraient mérité un peu plus d’attention. On ne sait presque rien de la situation financière de Lucky, son travail est à peine mentionné, et le manque d’impact concret du décès de la mère se fait parfois sentir. On comprend l'intention de se concentrer sur l'instant présent, mais cela génère parfois une petite frustration. De plus, le film utilise quelques grosses ficelles bien connues du cinéma dramatique. La panne de voiture au pire moment ou les flashbacks souvenirs de la mère disparue manquent un peu d’originalité. Cela n'altère pas la qualité globale, mais cela enlève un peu de surprise à la progression de l'intrigue.

 

Le point le plus délicat reste sans doute la structure globale du projet. On a parfois l'impression d'être face à un court-métrage que l'on a étiré pour en faire un film de cinéma. Le voyage vers le stade est une belle idée, mais la matière manque parfois pour maintenir une tension constante, créant quelques longueurs au milieu du récit. Heureusement, la bienveillance du réalisateur envers ses personnages sauve largement la mise. Le traitement du handicap de Mason est remarquable : il n'est jamais défini par sa différence. C'est un enfant avec son humour, ses bouderies et son caractère bien à lui. De son côté, Lucky n'est pas un père parfait, il lui arrive de craquer ou de perdre patience, ce qui le rend profondément humain.

 

Note : 6.5/10. En bref, Color Book est une œuvre délicate qui plaira avant tout aux spectateurs friands de chroniques humaines et de tranches de vie réalistes. Si vous cherchez un rythme haletant, vous risquez de rester sur votre faim. Mais pour son humanité, sa justesse et la beauté de sa relation père-fils, ce premier film mérite vraiment le coup d'œil.

Sorti le 19 juin 2026 directement sur Netflix

 

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