28 Juillet 2026
Doublement couronné par la Palme d'or à Cannes, Shohei Imamura a marqué l'histoire du cinéma japonais avec une œuvre aussi charnelle que viscéralement humaine. Pour son ultime long-métrage, présenté en compétition officielle sur la Croisette en 2001, le cinéaste livrait une fable romantique teintée de philosophie et d'une étonnante sensualité joyeuse. Un film impertinent et singulier qui s'apprête enfin à retrouver le chemin de nos photophores physiques : Roboto Films édite De l’eau tiède sous un pont rouge sous la forme d'un superbe coffret Blu-ray.
Ca parle de quoi ?
Yosuke, qui a perdu son travail, quitte Tokyo pour se rendre dans la ville portuaire de Noto, où il espère trouver le trésor dont lui a parlé un ami récemment décédé. En arrivant sur place il rencontre Saeko, une jeune femme dont il tombe rapidement amoureux et découvre peu à peu ses secrets...
Lorsqu’il réalise De l’eau tiède sous un pont rouge en 2001, le septuagénaire Shōhei Imamura livre ce qui deviendra l’ultime long-métrage de sa carrière. On aurait pu imaginer le cinéaste japonais, doublement couronné par la Palme d’or à Cannes, se retirer sur une note crépusculaire ou solennelle. Il choisit au contraire de tirer sa révérence avec une comédie picaresque, lumineuse et impertinente, qui étire le réel comme un élastique pour faire émerger une poésie du quotidien hors du commun. L’intrigue s'amorce dans le béton tokyoïte. Yosuke, un salaryman frappé de plein fouet par le chômage et la précarité, végète parmi les marginalisés de la capitale.
À la mort de Taro, un clochard philosophe qui lui tenait compagnie, Yosuke hérite d’une drôle de confidence : un trésor aurait été dissimulé dans une maison située au bord d'un pont rouge, dans la ville portuaire d'Himi. Quittant la ville, Yosuke gagne la province et pousse la porte du logis. Mais en guise d’or, il y découvre Saeko, une jeune femme habitée par une énigmatique condition : son corps se remplit d'une eau mystérieuse et tiède qu’elle ne peut évacuer que lors de l’orgasme. Sous ses airs de farce érotique et de réalisme magique (rappelant les rêveries surréalistes d'un Haruki Murakami), le récit utilise ce prétexte presque burlesque comme MacGuffin pour orchestrer la rencontre de deux solitudes.
L'eau expulsée par Saeko devient un fluide régénérateur et sacré, se déversant dans la rivière sous le pont pour attirer les poissons et offrir une pêche miraculeuse aux marins du coin. Chez Imamura, le désir féminin n'a rien de voyeuriste ou de graveleux : il reconnecte l'être humain aux éléments, à la nature et au sacré. La grande force du film réside dans sa structure narrative en coffres à secrets. Imamura entremêle le fil principal avec une profusion de micro-récits et de figures excentriques — à l’image de cet athlète africain s'entraînant au marathon dans les ruelles d'Himi tout en fuyant un entraîneur despotique. Mais cette fantaisie truculente ne dissimule jamais totalement le regard acéré du cinéaste sur la société nippone.
Derrière le conte se dessine un constat social cinglant : la déchéance des travailleurs urbains contraints à l'exil, les drames environnementaux ou le poids des fantômes du passé. Formellement, Imamura filme avec une fausse simplicité, privilégiant des angles légèrement décalés pour montrer que le monde s’effrite et se liquéfie en permanence. La distribution apporte une sincérité désarmante à cet ensemble baroque. Kōji Yakusho insuffle à Yosuke une perplexité touchante qui glisse peu à peu vers l'abandon, tandis que Misa Shimizu confère à Saeko une grâce translucide et une vulnérabilité captivante.
Loin d'être l'œuvre mineure ou ronronnante parfois décrite à sa sortie, De l’eau tiède sous un pont rouge s'impose comme une méditation hédoniste et mélancolique sur le sentiment amoureux. En faisant se percuter la magie des corps et la médiocrité banale du réel, Imamura rappelle qu'aimer l'autre exige d'embrasser ses fêlures. Un testament poétique, drôle et éminemment généreux.
Et le Blu-ray ?
Pour son arrivée en Haute Définition sur le marché français sous l'égide de Roboto Films, l'ultime long-métrage de Shōhei Imamura bénéficie d'une édition Mediabook. C'est sur le plan visuel que ce disque surprend (et pas nécessairement pour le meilleur). Alors que le film a été capté en pellicule 35 mm, le rendu proposé par cette galette offre un aspect extrêmement lisse et artificiel, évoquant davantage une captation numérique à bas coût qu'un transfert filmique. L'image souffre d'un lissage trop appuyé qui gomme la texture d'origine et prive les visages ainsi que les décors de leur piqué naturel.
L'étalonnage se montre agressif : la gestion des hautes lumières laisse apparaître des zones régulièrement brûlées, tandis que la saturation manque d'équilibre, oscillant entre des teintes exagérées et des dérives verdâtres peu organiques. Certains éléments d'arrière-plan trahissent même des artefacts de compression numériques réduisant les détails à des amalgames de pixels. On saluera toutefois la parfaite propreté de la copie et une stabilité d'image irréprochable tout au long des deux heures de métrage. Sur le plan sonore, la piste unique en Version Originale japonaise DTS-HD Master Audio 2.0 délivre une prestation sage mais tout à fait satisfaisante.
Le mixage ne cherche pas la démonstration d'effets mais fait preuve d'une clarté exemplaire. Les dialogues ressortent sans la moindre sifflante ni distorsion, et les compositions musicales bénéficient d'une agréable ouverture sur les voies latérales. L'ensemble restitue fidèlement l'ambiance intimiste du film. C'est sur le terrain de l'interactivité que Roboto Films signe une réussite indiscutable : le livret de 26 pages intégré à l'écrin Mediabook. Ce carnet contient une analyse de 13 pages rédigée par Bastian Meiresonne. Après un retour sur la carrière d'Imamura, l'auteur décortique avec une belle finesse les symboles et la portée philosophique du film. L’entretien avec Mathieu Macheret et Victor Morozov (42 min) propose in échange passionnant et très dense entre les deux critiques, qui retrace le parcours du cinéaste tout en auscultant les motifs du réalisme magique et la réception du film.
En dépit d'un master vidéo qui manque singulièrement de grain et de chaleur cinéphile, cette édition compense largement ses faiblesses plastiques par un contenu éditorial de haut vol. Un objet de collection recommandable pour redécouvrir ce titre phare.
Caractéristiques techniques
Durée : 119 min - Langues : VO 2.0 - Sous-titres : Français
Master Haute Définition 1920 x 1080p – Couleur – Son DTS HD Master Audio
Bonus : Livret de 28 pages avec essai de Bastian Meiresonne et photos d'exploitation -
Table ronde avec Mathieu Macheret et Victor Morozov - Bandes-annonces
Prix public conseillé : 27,50 € TTC le Mediabook avec Blu-Ray
À retrouver sur Roboto Films
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