Critique Ciné : La Sirène à Barbe (2024)

Critique Ciné : La Sirène à Barbe (2024)

La Sirène à Barbe // De Nicolas Bellenchombre et Arthur Delamotte. Avec Maxime Sartori, Fabrice Morio et Alonso Ojeda.

 

La Sirène à Barbe s’inscrit dans un univers singulier, celui du cabaret drag, niché dans une petite ville portuaire de Normandie. L’idée de départ est séduisante : faire cohabiter la flamboyance du spectacle avec le quotidien parfois grisâtre d’une ville de province. Le film offre un regard tendre sur des personnages en marge, porteurs d’histoires personnelles lourdes, qui trouvent sur scène un exutoire à leur souffrance. Pourtant, malgré l’authenticité de ses intentions, ce long-métrage peine à construire une œuvre de cinéma pleinement aboutie. Le scénario suit Erwan, jeune homme un peu paumé, qui découvre un nouveau monde en franchissant la porte du cabaret La Sirène à Barbe. 

 

Les drags-queens du cabaret de La Sirène à Barbe montent un spectacle grandiose, du chant, du cirque, de la danse, du jamais vu pour la ville de Dieppe. Erwan, un pêcheur du coin, est sous le charme. Il s’aventure alors dans leur monde fait de joie et de fête et y découvre, derrière les costumes des personnages de scène, des humains tourmentés, solitaires, trop sensibles mais prêts à tout pour porter ce projet le plus loin possible. Le portrait d’une petite ville portuaire habitée tout autant de quotidiens moroses que de destinées extraordinaires

 

Très vite, il se lie à la troupe et y découvre l’amour, ou du moins une forme de reconnaissance qu’il ne trouvait pas ailleurs. L’entrée dans cet univers est touchante, car elle évoque les dynamiques d’évasion et d’identité propre à beaucoup de récits d’émancipation. Mais cette trame, si elle pose des bases intéressantes, manque de développement. Le film semble hésiter entre l’intimité du drame social et l’éclat de la fiction musicale. L’histoire n’évolue pas vraiment. Elle avance doucement, sans tension narrative, comme si les enjeux restaient à distance. Cette absence de progression rend la deuxième moitié du film redondante, voire statique. 

 

Chaque scène semble chercher un sens qu’elle ne parvient pas toujours à atteindre. Le réalisateur, Nicolas Bellechombre, revendique un cinéma du réel. Cette démarche transparaît clairement dans le film, où les séquences de spectacle sont nombreuses et filmées presque sans filtre. On assiste à six numéros de cabaret quasiment dans leur intégralité. Ces moments ont leur charme, ils capturent l’énergie de la scène, la sincérité des artistes. Pourtant, ils figent aussi le rythme du récit. À force de vouloir rester fidèle à la réalité, le film glisse vers le documentaire, sans pleinement assumer cette forme. 

 

Ce choix finit par peser sur la narration. Les scènes de spectacle prennent le pas sur les parcours individuels, sur l’évolution psychologique des personnages, pourtant riches de potentialités. Le film donne alors l’impression d’un bel hommage, mais sans arc narratif fort pour le soutenir. Le casting repose en grande partie sur des acteurs amateurs. Ce parti pris peut apporter une fraîcheur, une spontanéité bienvenue, et c’est le cas par moments. Certains regards, certaines répliques maladroites, deviennent touchants justement parce qu’ils sont bruts. Ils portent une vérité qui ne triche pas.

 

Mais dans d’autres scènes, le manque d’expérience se fait sentir. Le jeu paraît parfois trop théâtral, ou au contraire trop retenu. Les dialogues semblent parfois récités, ce qui affaiblit l’immersion. Ce déséquilibre nuit à l’intensité dramatique, et empêche d’ancrer réellement les personnages dans un univers de fiction solide. Il reste malgré tout quelques instants de grâce. La scène d’étreinte sous les stroboscopes à Brighton, en fin de parcours, dégage une poésie étrange. Ce moment suspendu dit plus sur les liens entre les personnages que bien des lignes de dialogue. Visuellement, La Sirène à Barbe n’a pas à rougir. 

 

La photographie est maîtrisée, jouant intelligemment sur les contrastes entre les lumières du cabaret et les tons plus ternes de la ville de Dieppe. Le cadre du port, avec ses ferries en aller-retour, accompagne cette sensation de transit permanent, d’identité en mouvement. La bande-son, elle aussi, participe de cette ambiance. Elle capte les émotions sans les forcer, accompagne les errances des personnages avec douceur. C’est l’un des éléments qui participe à rendre l’expérience globalement plaisante, malgré les failles du film. Cependant, cette attention esthétique n’arrive pas à combler les lacunes de la narration. 

 

Le film semble parfois reposer davantage sur l’ambiance que sur une volonté de raconter une histoire structurée. Ce déséquilibre empêche les émotions de pleinement éclore. Il est évident que La Sirène à Barbe est porté par une intention sincère. Ce film veut rendre hommage à un collectif, à une famille choisie, à une manière d’exister autrement. Il met en lumière des personnes qui trop souvent restent dans l’ombre, et leur donne de l’espace. Mais cette mise en lumière reste incomplète. À vouloir tout montrer dans une forme quasi documentaire, le film ne parvient pas à aller au bout de son geste. 

 

Les membres de la troupe existent, ils vibrent à l’écran, mais ils ne deviennent jamais pleinement des personnages de cinéma. Le spectateur reste à distance, comme s’il lui manquait une porte d’entrée plus profonde dans leur intimité. Le film aurait sans doute gagné à choisir une voie plus tranchée : soit celle du documentaire, assumé comme tel, qui aurait pu explorer les coulisses, les enjeux sociaux, les récits personnels avec plus de liberté ; soit celle d’une fiction resserrée, recentrée sur quelques arcs narratifs forts. La Sirène à Barbe est un film plein de bonnes intentions, mais qui peine à prendre son envol. 

 

Il reste entre deux eaux, trop fictionnel pour être un documentaire, trop documentaire pour devenir une vraie fiction. Ses personnages touchent par leur vérité, mais le film ne leur offre pas un cadre narratif assez solide pour leur permettre de s’épanouir pleinement. Il en ressort un objet filmique un peu bancal, sincère mais maladroit, dont on retient surtout l’énergie du cabaret et quelques éclats de tendresse. Pour qui s’intéresse à l’univers drag ou aux vies marginales en quête de lumière, le film peut offrir un moment émouvant. Mais pour le spectateur en quête d’un récit fort, il risque de laisser une impression d’inachevé.

 

Note : 4/10. En bref, le film n’est pas dénué d’intérêt pour les scènes de cabaret et quelques moments visuellement intéressants. C’est même un film sincère mais il reste assez bancal et maladroit. 

Sorti le 2 octobre 2024 au cinéma - Disponible en VOD

 

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