Bad Thoughts (Saison 1, 6 épisodes) : Tom Segura sait provoquer avec humour

Bad Thoughts (Saison 1, 6 épisodes) : Tom Segura sait provoquer avec humour

Bad Thoughts, série d’humour absurde portée par Tom Segura est une comédie qui ne plaira pas à tout le monde. Disons qu’elle demande un temps de digestion. En six épisodes, elle explore un univers comique délibérément provocateur, souvent crade, parfois brillant, et toujours déconcertant. L’idée ici n’est pas de trancher entre “bon” ou “mauvais” mais plutôt de poser un regard honnête sur une proposition artistique qui divise autant qu’elle amuse. Ce qui frappe en premier lieu dans Bad Thoughts, c’est sa forme : une succession de sketches sans véritable fil rouge, si ce n’est le cerveau de Segura lui-même, sorte de catalyseur d’idées tordues, malaisantes ou grotesques.

 

Une collection d'histoires drôles et perturbantes où les limites de la décence sont repoussées d'une manière que seul Tom Segura pouvait imaginer.

 

Chaque épisode propose plusieurs segments (trois en général), ponctués de mini-interludes plus absurdes qu’utiles. Parfois, une histoire entamée en fin d’épisode trouve sa conclusion dans l’épisode suivant. Ce procédé donne une petite touche de continuité bienvenue, même si cette idée est abandonnée dans le dernier épisode, qui ne contient que deux sketches au lieu des trois habituels. Un choix étonnant, mais qui souligne que la série semble fonctionner comme un laboratoire d’essais plus que comme un ensemble cohérent. Difficile de parler de Bad Thoughts sans évoquer sa nature volontairement provocante. 

 

Les thèmes abordés sont souvent considérés comme tabous : sexualité, maladie, racisme, pulsions violentes, tout y passe. Mais là où certains humoristes choisissent de choquer pour dénoncer, Segura semble préférer l’amplification absurde. Plutôt que de pointer du doigt, il grossit le trait jusqu’au ridicule, comme s’il voulait forcer le rire en mettant les pieds dans le plat avec un sourire en coin. Cela dit, l’humour n’est pas toujours à double fond. Certains sketches misent clairement sur la facilité : blagues scatologiques, situations sexuelles décalées, dialogues volontairement débiles. C’est parfois drôle, souvent gênant, et cela dépend beaucoup de l’humeur dans laquelle on se trouve.

 

Il ne s’agit pas de finesse ici, mais d’exagération assumée. Tous les segments ne se valent pas, et c’est presque une règle dans les formats anthologiques. Certains sketches tombent à plat ou peinent à dépasser leur concept de base. D’autres, en revanche, parviennent à faire mouche grâce à une idée bien exploitée ou une mise en scène décalée. Par exemple, un sketch parodie les films d’auteur américains avec un Segura grimé en immigré italien qui travaille dans une maison de retraite pour des raisons très éloignées du soin. Le tout est filmé dans un style qui rappelle certains films arty, ce qui donne à cette absurdité un cachet visuel inattendu.

 

Un autre sketch met en scène un conflit entre deux collègues autour de l’utilisation étrange d’un casque de réalité virtuelle. À première vue, c’est bête, mais l’idée évolue en un délire techno-paranoïaque délirant, qui tacle au passage la culture d’entreprise, l’obsession du numérique et la revanche mesquine. Ce segment-là, bien que trash, arrive à combiner l’absurde et la critique sociale. L’un des éléments les plus intéressants de la série, c’est la manière dont Segura se met lui-même en scène. Il joue presque tous les rôles principaux dans ses sketches, parfois avec d’autres comédiens de talent, mais toujours avec ce ton faussement neutre, presque indifférent, qui donne un effet comique inattendu.

 

On sent aussi que certains segments sont nourris d’éléments personnels : histoires de famille, souvenirs de jeunesse, dégoûts personnels… Tout cela sert de matière première à des délires visuels qui, même s’ils ne font pas toujours rire, traduisent une démarche personnelle. Il ne s’agit pas de flatter un public ou de suivre une ligne éditoriale Netflix, mais de vider un sac d’idées étranges et parfois dérangeantes. Ce qui m’a surpris, c’est le soin apporté à la réalisation. Derrière le chaos apparent, il y a un vrai sens de la mise en scène, avec des références cinématographiques claires : plans stylisés, choix de décors, effets spéciaux surprenants, costumes absurdes mais précis… La série assume ses excès jusqu’au bout, y compris sur le plan visuel.

 

Un sketch en noir et blanc parodie de manière grotesque un film d’horreur avec une tumeur parlante et lubrique. C’est dégoûtant, grotesque, mais la forme rappelle certains films d’horreur stylisés et offre un contraste étonnant entre la laideur du propos et l’esthétique maîtrisée. Certains sketches laissent une impression forte, que ce soit par leur absurdité ou par leur audace. D'autres, en revanche, semblent rallonger artificiellement leur durée, comme ce faux documentaire musical sur un chanteur country psychopathe, qui aurait gagné à être plus court. Le segment sur la pièce de théâtre scolaire, mis en scène par le père de Tom, joue habilement avec l’idée que certaines générations ont des idées "vintage"… parfois bien trop rétrogrades. 

 

En mettant des enfants au cœur de blagues inappropriées, le sketch force le spectateur à confronter l’héritage des vieilles mentalités, mais sans tomber dans la morale. Derrière ses couches de vulgarité, Bad Thoughts distille parfois des critiques plus fines qu’il n’y paraît. L’épisode où Segura explose de rage contre un barista incapable de lui faire son café est une caricature de la masculinité toxique, de la frustration contenue, mais aussi de l’impunité de certains comportements. L’absurde ici sert à pointer du doigt des réalités qu’on préfère parfois ignorer. De même, lorsque des personnages viennent confronter Segura sur d’anciens sketches jugés offensants, le propos glisse vers une interrogation sur la responsabilité de l’humoriste. 

 

Peut-on rire de tout ? L’artiste doit-il rendre des comptes pour ses blagues ? Ces questions ne trouvent pas forcément de réponse, mais le simple fait qu’elles soient posées donne une certaine profondeur à l’ensemble. La série ne plaira pas à tout le monde, et c’est sans doute volontaire. Les amateurs d’humour noir, trash et sans filtre y trouveront probablement leur compte. Les autres risquent de lâcher au bout de deux épisodes. Mais ce qui me semble important, c’est que Bad Thoughts ne cherche pas à plaire à tout prix. Elle expose un univers personnel, parfois lourd, souvent sale (le coup du pénis immense dans le dernier épisode...), mais honnête. Il y a une sincérité dans le grotesque proposé. Rien n’est fait pour séduire un large public ou répondre à une tendance. C’est brut, parfois même épuisant, mais jamais cynique.

 

Si certains sketchs fonctionnent, c’est aussi grâce aux performances des comédiens invités. Robert Iler, notamment, apporte un vrai décalage dans un segment où la technologie devient le théâtre d’une vengeance numérique. D’autres seconds rôles viennent renforcer des situations absurdes par leur sérieux apparent, ce qui accentue le comique de contraste. Les effets spéciaux, les décors, la direction artistique jouent également un rôle majeur. Même les sketchs les plus basiques visuellement sont souvent rehaussés par un choix de lumière ou un cadrage bien senti. Ce n’est pas juste une succession de blagues filmées à la va-vite ; il y a une vraie construction derrière.

 

Bad Thoughts, c’est un peu comme ouvrir un tiroir mental que personne ne veut vraiment montrer. On y trouve de la bêtise, du génie, de la gêne, parfois les trois en même temps. Ce n’est pas une série à binge-watcher pour se détendre, ni une œuvre qu’on recommanderait les yeux fermés. Mais c’est un objet étrange, cohérent dans son incohérence, et qui mérite, au minimum, un visionnage curieux. Je ne suis pas ressorti de cette saison avec des éclats de rire à chaque épisode. Certains moments m’ont mis mal à l’aise, d’autres m’ont franchement amusé. 

 

Ce qui me reste, c’est surtout l’impression d’avoir vu un projet atypique, fait sans concession, porté par un humour que je ne partage pas toujours, mais que je respecte pour son audace. Et rien que pour ça, Bad Thoughts mérite qu’on s’y attarde, ne serait-ce que pour se demander pourquoi certaines idées, aussi absurdes soient-elles, nous parlent malgré tout.

 

Note : 7/10. En bref, Bad Thoughts est une comédie audacieuse (et très en dessous de la ceinture). Elle me rappelle à bien des égards Portlandia mais dans une version beaucoup plus sombre et trash. J’aime ce type d’humour, pas sûr que j’aurais envie de conseiller la série à tous malgré tout. 

Disponible sur Netflix

 

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