Critique Ciné : Bambi, l’histoire d’une vie dans les bois (2024)

Critique Ciné : Bambi, l’histoire d’une vie dans les bois (2024)

Bambi, l’histoire d’une vie dans les bois // De Michel Fessler. Avec la voix de Mylène Farmer.

 

Il y a des films qui intriguent, notamment parce qu’ils s’attaquent à des monuments. Adapter Bambi à nouveau, mais cette fois sans animation, sans effets numériques, sans artifice autre que la beauté brute de la nature et des animaux, relevait d’un pari aussi ambitieux que risqué. Michel Fessler s’est lancé dans cette entreprise avec une promesse forte : faire renaître le mythe à travers des images réelles, capturées dans une forêt française, en s’appuyant sur la puissance silencieuse de la faune. Mais à force de vouloir effacer les contours entre fiction et réalité, Bambi, l’histoire d’une vie dans les bois peine à trouver sa voie.

 

Adapté du livre « Bambi, l’histoire d’une vie dans les bois » de Felix Salten, le film raconte les aventures d’un jeune faon, entouré de sa mère et des animaux de la forêt : son ami le corbeau, le lapin, le raton laveur… Il découvre le monde des arbres et leurs secrets. Chaque jour, sa mère l’éduque pour qu’il puisse grandir avec force. Mais l’automne arrivé, Bambi s’aventure en terrain découvert lorsque des chasseurs le séparent de sa mère à tout jamais. Dès lors, le jeune faon doit apprendre à vivre seul. Heureusement il retrouve Faline son amie d’enfance. Puis un grand et majestueux cerf, qui n’est autre que son père, va retrouver Bambi et l’aider à grandir. Ce dernier va alors prendre son destin en main.

 

Dès les premières scènes, la réalisation impressionne par sa rigueur. Chaque plan semble travaillé avec une précision presque documentaire. Les animaux sont filmés dans leur environnement naturel, sans trucage apparent, ce qui donne au film une authenticité rare dans le paysage cinématographique actuel. Les cerfs, renards, lapins ou encore ratons laveurs ne jouent pas, ils sont. Et c’est justement ce qui crée une forme de fascination : voir ces êtres vivants évoluer sans la médiation de l’animation ou du numérique réveille une certaine pureté, une envie de contemplation. Cependant, ce dispositif atteint vite ses limites. À force de s’en tenir à l’observation, le film se fige. 

 

Le spectateur regarde, sans vraiment être impliqué. Le regard reste extérieur, presque passif. Là où l’animation permettait de faire ressentir, de suggérer des émotions, ici, le réalisme freine l’incarnation. On admire, mais on reste en dehors. La forêt, bien que magnifiquement filmée, conserve une distance. Elle devient décor, plus qu’univers. L’un des choix clés du film réside dans la narration en voix off, confiée à Mylène Farmer. Sa voix reconnaissable, douce et grave, aurait pu renforcer l’aspect poétique de cette réinterprétation. Pourtant, elle finit par lasser. Le texte, parfois trop explicatif, parfois trop naïf, ne parvient pas à créer de réelle tension. Il décrit au lieu d’évoquer. Il accompagne plus qu’il ne guide.

 

Dans ce contexte, la voix devient presque une barrière supplémentaire à l’émotion. On entend ce qu’on devrait ressentir, mais l’image et la narration ne se rejoignent jamais vraiment. Il manque cette faille, cette imperfection, qui permettrait à l’émotion d’émerger. Le récit reste lisse, linéaire, sans véritable pic dramatique. Le drame, pourtant central dans l’histoire de Bambi, semble effleuré plutôt qu’incarné. Le film de Michel Fessler se veut aussi une ode à la nature. À travers les quatre saisons, il suit le parcours de ce faon devenu cerf, et peint un monde où la beauté des paysages contraste avec la brutalité de la vie sauvage. 

 

Les séquences de chasse sont discrètes, suggérées plus que montrées, mais le message est clair : l’homme est le perturbateur, l’intrus dans cet équilibre fragile. Ce parti pris est louable, et la démarche sincère. Mais il manque un souffle, un élan qui ferait de cette œuvre plus qu’un bel album d’images. Le danger avec ce type de cinéma, c’est de tomber dans l’illustration. Et ici, trop souvent, le film semble hésiter entre documentaire animalier et conte naturaliste, sans jamais trancher. Résultat : une impression de flottement, de demi-mesure. Bambi, l’histoire d’une vie dans les bois tente de s’ancrer dans un réalisme poétique. Mais à force de vouloir éviter l’artifice, il en oublie parfois le récit. 

 

L’histoire de Bambi, qu’on connaît déjà, n’est jamais réellement revisitée. Elle est suivie, presque à la lettre, sans surprise. Ce respect du matériau d’origine, en apparence vertueux, finit par devenir un frein. Il aurait sans doute fallu s’en écarter davantage, s’autoriser des écarts, des silences, ou au contraire une écriture plus incarnée. La comparaison avec Disney est inévitable. Et même si cette version s’en détache volontairement, elle reste prisonnière de son ombre. Le dessin animé de 1942 portait en lui une charge émotionnelle intense, une capacité à faire frissonner grâce à une mise en scène expressive, des personnages anthropomorphes, et un rythme maîtrisé. Ici, l’émotion se cherche dans les interstices, mais peine à jaillir.

 

Ce n’est pas un mauvais film. Il est même intéressant dans sa démarche, et sa volonté de renouer avec une certaine forme de cinéma naturaliste mérite l’attention. Les enfants y trouveront sans doute un moment paisible, loin des excès visuels habituels. Et les adultes, un regard neuf sur une histoire connue. Mais il faut le dire clairement : cette adaptation ne touche jamais vraiment au cœur. Elle est belle, mais distante. Poétique, mais sage. Réelle, mais parfois trop contrôlée. Ce n’est pas tant la forme qui pose problème que l’absence de vibration, d’aspérité. On regarde un ballet animalier bien orchestré, sans ressentir le frisson du danger, la chaleur de l’attachement, ou la peine de la perte.

 

Bambi, l’histoire d’une vie dans les bois est un objet singulier dans le paysage cinématographique actuel. Un film sans acteur humain, sans effets spéciaux, avec une narration entièrement portée par une voix off. Une œuvre à la croisée des chemins entre art visuel, documentaire, et fable écologique. Mais en tentant de naviguer entre ces genres sans vraiment choisir, le film finit par s’égarer. Il laisse une impression douce, mais fugace. Comme une promenade agréable, dont on sort sans trop se souvenir des détails. Ce n’est pas une trahison du mythe, mais ce n’est pas non plus une renaissance.

 

Note : 5/10. En bref, c’est joli mais peut-être que ce Bambi aurait eu besoin d’un peu moins de contrôle, un peu plus de lâcher prise. De laisser parler les silences, les regards, les gestes. D’accepter que l’émotion ne se décrète pas, qu’elle se provoque.

Sorti le 16 octobre 2024 au cinéma - Disponible en VOD

 

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