Critique Ciné : Comme le feu (2024)

Critique Ciné : Comme le feu (2024)

Comme le feu // De Philippe Lesage. Avec Noah Parker, Aurélia Arandi-Longpré et Arieh Worthalter.

 

Certains films prennent le temps d’installer un décor, de laisser les mots fuser, de tendre les silences jusqu’à ce qu’ils deviennent presque douloureux. Comme le feu, le dernier long-métrage de Philippe Lesage, appartient à cette catégorie. Un huis clos en pleine nature, un cadre idyllique détourné pour devenir le théâtre d’un lent effritement humain. Dérangeant sans chercher à choquer, troublant sans effet de manche, ce film joue avec les tensions interpersonnelles comme avec des braises sous la cendre. Ce qui pourrait ressembler à un simple séjour entre amis dans un chalet canadien devient ici le point de départ d’un effritement progressif. 

 

Jeff, 17 ans, est secrètement amoureux d’Aliocha. Tous deux admirent le mystérieux Blake, un vieil ami du père de la jeune fille, qui les invite à passer quelques jours dans son chalet de chasse au cœur du grand nord canadien. Là, en pleine nature, les deux adolescents se confrontent à un monde d’adultes puérils, prêt à s’embraser.

 

Une façade de convivialité se fissure lentement, laissant place aux rancœurs enfouies, aux rivalités étouffées, et aux blessures non cicatrisées. Le film s’articule autour de trois repas, qui forment la colonne vertébrale d’un récit étiré sur plusieurs jours. Cette répétition structurelle donne un rythme particulier à l’ensemble, comme un refrain pesant qui résonne à chaque rencontre. Ces scènes, filmées en longs plans-séquences, participent à une montée en tension quasi organique. On ne coupe pas : ni les dialogues gênants, ni les regards fuyants, ni les silences qui pèsent plus lourd que les mots. Loin de vouloir dynamiter le genre du huis clos, Lesage choisit plutôt de l’épaissir. Il laisse le temps au malaise de s’installer. 

 

Le chalet, bien qu’ouvert sur une nature immense, devient vite étouffant. La forêt canadienne, majestueuse, semble de plus en plus oppressante à mesure que les personnages s’y engluent. Le cœur du récit repose sur le duo Blake et Albert. Blake, réalisateur connu, accueille dans sa retraite luxueuse son ancien collaborateur, Albert, accompagné de ses enfants adolescents et de Jeff, le meilleur ami de son fils. Ce simple postulat suffit à éveiller les soupçons : les retrouvailles sont-elles vraiment désintéressées ? Dès les premiers échanges, une tension larvée se fait sentir. Une sorte de guerre froide entre deux hommes que tout oppose aujourd’hui, mais qui partagent un passé artistique complexe.

 

Paul Ahmarani et Arieh Worthalter livrent ici des performances subtiles, presque opposées. L’un intériorise, l’autre expose. L’un évite la confrontation, l’autre la provoque. Leurs scènes communes sont souvent celles où l’air semble le plus irrespirable. Mais les adultes ne sont pas les seuls à se débattre dans leurs contradictions. Les adolescents, eux aussi, traversent des tourments plus bruts, plus immédiats. Jeff, maladroit, sensible, passionné de cinéma, est pris entre admiration et frustration. Son attirance pour Aliocha, la fille d’Albert, accentue son malaise. Elle, distante et énigmatique, agit comme un catalyseur des désirs non exprimés et des conflits mal résolus.

 

Le choix de plans longs, en particulier lors des scènes de repas, s’avère judicieux. Il crée une forme d’intimité inconfortable, comme si le spectateur était invité à la table mais n’avait aucun droit à la parole. Cette immersion visuelle est renforcée par l’utilisation du son, souvent brut, naturel, sans fioritures. Pas de musique appuyée pour souligner l’émotion. Juste les voix, les silences, et parfois le bruit lointain de la forêt. La beauté des paysages canadiens contraste fortement avec l’intensité des rapports humains. Ce décalage entre la quiétude de la nature et l’agitation intérieure des personnages donne au film une profondeur particulière. Pourtant, cette mise en scène, aussi soignée soit-elle, finit par montrer ses limites.

 

Dans la dernière partie, le film perd un peu de son cap. Des séquences oniriques ou énigmatiques viennent perturber la linéarité du récit, au point de désorienter. Le ton se trouble : est-on encore dans un drame psychologique ou glisse-t-on vers une forme de fable ? Ce changement de registre n’est pas toujours bien intégré, et affaiblit la tension patiemment construite. Il faut le dire : Comme le feu commence très fort. La première heure et demie parvient à maintenir un équilibre délicat entre le réalisme des dialogues, la qualité des interprétations et la subtilité des sous-entendus. On assiste à un jeu de masques constant, entre politesse de façade et ressentiment profond. La complexité des relations, la gestion des egos, la manière dont chacun tente de se positionner dans ce microcosme font mouche

 

Mais le film s’embourbe ensuite dans des détours thématiques moins convaincants. Ce qui semblait être une réflexion fine sur l’amitié, le pouvoir, le renoncement ou la reconnaissance artistique, finit par se réduire à un récit adolescent plus attendu. L’histoire entre Jeff et Aliocha, bien que touchante par moments, ne parvient pas à porter seule la deuxième partie du film. Et certains personnages secondaires, pourtant bien introduits, disparaissent presque sans explication. Le film veut tout dire : les conflits générationnels, les illusions du succès, les trahisons passées, l’éveil du désir… Mais à force d’empiler les motifs, il finit par diluer son propos. L’écriture, si précise au départ, devient plus flottante. Et c’est là que le désintérêt peut s’installer.

 

Malgré ses faiblesses, Comme le feu laisse une impression durable. C’est un film qui interroge les dynamiques humaines sans chercher à les expliquer. Il observe, il expose, parfois sans prendre parti. Il dérange sans agresser, et réussit par moments à capter des vérités que peu de récits savent transmettre.

Le malaise qui s’en dégage n’est pas dû à un excès de tension dramatique, mais à une forme d’authenticité : ces personnages, dans leur fierté blessée, dans leurs maladresses, leurs désirs confus, semblent vrais. Même dans leurs moments les plus absurdes. Alors oui, la dernière demi-heure est plus fragile. Oui, certains choix de narration peuvent laisser perplexe. 

 

Mais ce qui fonctionne dans ce film vaut le détour : une mise en scène précise, un casting impliqué, et un regard singulier sur les travers de la nature humaine. Comme le feu n’est pas un film parfait, loin de là. Sa structure ambitieuse finit par lui jouer des tours, et certaines lignes narratives restent en suspens. Pourtant, il y a là quelque chose de rare : une volonté d’explorer les rapports humains dans leur complexité, leur cruauté, mais aussi leur fragilité. Entre les soupirs autour d’une table et les silences au bord d’un lac, ce film capte une vérité troublante : parfois, le feu qui consume ne vient pas de l’extérieur, mais des petites braises qu’on garde en soi.

 

Note : 6.5/10. En bref, un joli film qui interroge les dynamiques humaines sans chercher à les expliquer. Le film explore les rapports humains dans leur complexité, leur cruauté, mais aussi leur fragilité.

Sorti le 31 juillet 2024 au cinéma - Disponible en VOD

 

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