Critique Ciné : Hurry Up Tomorrow (2025)

Critique Ciné : Hurry Up Tomorrow (2025)

Hurry Up Tomorrow // De Trey Edward Shults. Avec Abel Tesfaye, Jenna Ortega et Barry Keoghan.

 

Il est rare de voir un artiste poser un point final à une époque de sa vie avec autant d’intensité et de vulnérabilité. Hurry Up Tomorrow, réalisé par Trey Edward Shults, n’est pas seulement un film. C’est une mise à nu. Une traversée obscure et troublante qui prend la forme d’un adieu. Celui d’un personnage devenu trop lourd à porter. Celui d’un masque appelé The Weeknd. Abel ne se cache plus. Il expose, questionne, enterre. Ce projet n’est pas là pour séduire le grand public ou pour s’aligner sur des standards narratifs classiques. Il suit une logique intérieure, presque intime.

 

Abel, une star de la musique, est entraîné par une de ses fans dans une odyssée qui l’amènera à remettre en question les fondements mêmes de son existence.

 

Il ressemble à une lettre d'adieu écrite en images et en sons. Parfois incohérente. Souvent dérangeante. Mais sincère. À proprement parler, Hurry Up Tomorrow n’est pas un film narratif traditionnel. Il tient davantage du manifeste audiovisuel que du long-métrage classique. Les dialogues sont rares, le récit se déconstruit. Le film préfère enchaîner des séquences visuelles immersives, souvent cryptiques, parfois brutales, qui évoquent plus un rêve — ou un cauchemar — qu’une ligne narrative cohérente. Les fans de David Lynch ne seront pas perdus. L’ambiance y est opaque, la symbolique lourde, les références nombreuses. 

 

On pense à Eraserhead, à Lost Highway, à Shining aussi, dans cette manière de jouer avec l’espace, la caméra et le silence. Abel y explore les frontières de son propre esprit. Il ne joue pas un rôle. Il s’expose, il vacille, il cherche à comprendre pourquoi ce personnage qu’il a créé – The Weeknd – l’a peu à peu consumé. Le cœur du film, c’est la rupture. Pas seulement amoureuse, mais identitaire. The Weeknd a toujours été une façade. Une créature façonnée pour chanter le désir, la nuit, la douleur, l’excès. Dès Can’t Feel My Face, la dépendance était là, déguisée en tube pop. Dans After Hours, la descente se précisait. Dans Dawn FM, la mort se rapprochait. Hurry Up Tomorrow vient clore ce triptyque par un cri. 

 

L’idée du double traverse le film. Anima, incarnée avec intensité par Jenna Ortega, n’est pas une simple figure romantique. Elle est le miroir, le rappel, le signal d’alarme. Son jeu, sobre et tendu, apporte une gravité nécessaire à l’ensemble. Elle incarne ce moment précis où l’on se regarde en face et où plus rien ne peut être caché. Impossible de ne pas ressentir la douleur de l’artiste derrière chaque plan. Abel y évoque ses addictions, ses blessures, ses mensonges, son sentiment d’abandon. Mais il ne le fait jamais frontalement. Tout passe par des images mentales, des atmosphères, des gestes suspendus. Certaines scènes frôlent l’horreur psychologique. 

 

Pas de jump scares, mais une tension constante. Une peur sourde, celle de se perdre pour de bon. Les morceaux issus de l’album Hurry Up Tomorrow prennent ici une toute autre dimension. L’écoute isolée n’offre qu’une partie du message. Placés dans ce contexte visuel, certains titres de ses précédents albums comme Gasoline (Dawn FM) ou Blinding Lights (After Hours) dévoilent une profondeur insoupçonnée. Le film agit comme une clé de lecture de toute la discographie. Une manière de comprendre que derrière les hits dansants, il y avait toujours une implosion en attente. Techniquement, le film surprend. Certains plans sont superbes, notamment les panoramiques en 360°, les changements de formats d’image, les jeux de lumière volontairement agressifs. 

 

Ces choix donnent une texture presque palpable à ce monde mental en train de se désagréger. Mais ce langage visuel peut aussi fatiguer. L’absence de structure forte, couplée à des ruptures de ton fréquentes, crée un sentiment de fragmentation qui ne plaira pas à tous. Certains passages auraient mérité d’être étendus. D’autres, raccourcis. L’équilibre n’est pas toujours trouvé. À plusieurs reprises, une impression de brouillon traverse l’ensemble, comme si le film cherchait encore sa forme en pleine projection. Pourtant, ce désordre semble en cohérence avec son sujet : une crise existentielle, ça ne suit jamais un scénario bien ficelé.

 

Hurry Up Tomorrow n’est pas un adieu à la musique, mais à un personnage. Abel Tesfaye annonce ici qu’il tournera désormais la page de The Weeknd. Ce changement de nom est tout sauf cosmétique. Il s’agit d’une véritable mue artistique et personnelle. En ce sens, ce film est une charnière. Une confession. Un bilan. Le voir abandonner ce qu’il a bâti pendant plus d’une décennie suscite une certaine émotion. Car malgré ses excès, The Weeknd aura marqué toute une génération, en brouillant les pistes entre pop, R&B, et souffrance intime. Ce film signe la fin d’un cycle. Pas en fanfare. Pas en triomphe. Mais avec lucidité, fragilité, et une volonté de renaissance.

 

Hurry Up Tomorrow n’a pas vocation à plaire à tout le monde. Il n’enchaîne pas les moments spectaculaires, ne propose pas de dénouement net. Il s’adresse à celles et ceux qui ont suivi le parcours d’Abel Tesfaye, ceux qui ont senti que sous les paillettes des clips, il y avait une détresse sourde. Ce film, c’est l’exorcisme d’un personnage devenu prison. Certes, tout n’est pas abouti. Certains choix artistiques divisent. Certaines séquences semblent cryptiques pour le plaisir. Mais c’est une œuvre honnête. Profondément personnelle. Une sorte de journal filmé, entre musique et douleur. 

 

Ce qui me touche profondément dans Hurry Up Tomorrow, c’est ce reflet presque troublant qu’il renvoie. Je ne suis évidemment pas The Weeknd ou Abel, mais il y a quelque chose dans ce personnage public qui lutte avec ses propres contradictions et addictions, dans cette manière de maquiller la douleur derrière le spectacle, qui me parle intimement. Le film résonne comme un écho à ma propre expérience : ce besoin de briller en surface tout en dissimulant des zones d’ombre, ces blessures qu’on garde enfouies sous les apparences. C’est peut-être pour ça que j’ai tant aimé ce film — parce qu’au-delà de la mise en scène et de la musique, il raconte quelque chose que je ressens, quelque chose de vrai.

 

Au fond, Hurry Up Tomorrow est moins un film qu’un passage. Le témoignage d’un homme qui décide de lâcher prise et de regarder en face ce qu’il était devenu. Il n’y a pas d’apothéose, pas de grande morale. Juste une respiration, une libération. Et peut-être, l’espoir discret que demain sera un peu plus clair.

 

Note : 8/10. En bref, Hurry Up Tomorrow est l’exorcisme d’un personnage devenu prison. Certes, tout n’est pas abouti mais c’est une œuvre honnête et personnelle. C’est une sorte de journal filmé, entre musique et douleur.

Sorti le 16 mai 2025 au cinéma

 

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P
Pour une fois qu'on tombe sur une bonne critique du film, ça fait plaisir.<br /> Je suis d'accord, ça s'adresse particulièrement aux fans pour comprendre certains aspects de l'oeuvre mais le film reste bien réalisé et original. J'espère que les gens vont pouvoir apprécier le film comme il se doit.
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D
Hey hey merci :) Un vrai kiffe pour moi ce film. <br /> Si tu as aimé la réal du film, je te conseille Waves sorti en 2020 du même réalisateur ;) Excellent film.
C
L'album éponyme est incroyable, vraiment un des meilleurs que j'ai pu écouter ces derniers temps. Du coup, ta critique ne fait qu'attiser ma curiosité pour ce film.
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D
Oui, j'adore l'album aussi :)
G
bonjour toi<br /> un tres bon article<br /> ca donne envie d'aller voir ce film :OP<br /> bon jeudi bisous
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