Critique Ciné : Le Dossier Maldoror (2025)

Critique Ciné : Le Dossier Maldoror (2025)

Le Dossier Maldoror // De Fabrice du Welz. Avec Anthony Bajon, Alba Gaia Bellugi et Alexis Manenti.

 

Il arrive que certains films se placent à la frontière du malaise et du cinéma engagé. Le Dossier Maldoror, réalisé par Fabrice du Welz, appartient sans conteste à cette catégorie. Inspiré de faits réels qui ont marqué au fer rouge la mémoire collective belge, ce thriller dense et dérangeant propose une immersion dans un univers où la quête de vérité se heurte aux méandres d’un système gangrené par l’inefficacité, les rivalités et les silences coupables. L’intrigue prend place dans la Belgique des années 1990, à une époque où l’enquête sur la disparition de deux jeunes filles soulève des vagues d’indignation et de peur. 

 

Belgique, 1995. La disparition inquiétante de deux jeunes filles bouleverse la population et déclenche une frénésie médiatique sans précédent. Paul Chartier, jeune gendarme idéaliste, rejoint l'opération secrète « Maldoror » dédiée à la surveillance d'un suspect récidiviste. Confronté aux dysfonctionnements du système policier, il se lance seul dans une chasse à l’homme qui le fera sombrer dans l’obsession.

 

Charleroi, ville industrielle délaissée, devient alors le théâtre d’une descente aux enfers menée par un jeune gendarme, Paul, campé par Anthony Bajon. Le film évite le piège du biopic ou du simple fait divers adapté, en choisissant une approche plus symbolique que documentaire. Plutôt que de centrer le récit sur la figure du bourreau, Du Welz fait le choix de placer la focale sur l’enquêteur, personnage fictif mais ancré dans un réalisme émotionnel fort. Paul n’est pas un héros ordinaire. Il incarne un idéaliste, un homme que l’horreur rend peu à peu fébrile, jusqu’à la perte de repères. 

 

Son obsession, alimentée par l’impuissance de l’appareil judiciaire, l’isole, le consume et le pousse à franchir des lignes qu’il aurait jadis refusé d’effleurer. Le rôle de Paul repose presque entièrement sur les épaules d’Anthony Bajon, dont l’interprétation habite chaque recoin du film. Il traduit avec intensité la dérive psychologique d’un homme pris dans l’engrenage d’un monde qu’il ne maîtrise plus. Ses silences, ses regards, ses emportements, tout concourt à rendre tangible la tension intérieure de son personnage. 

 

C’est autour de lui que gravitent des figures secondaires parfois moins convaincantes, comme le personnage incarné par Sergi Lopez, inquiétant mais peu nuancé, ou encore celui de Béatrice Dalle, dont l’utilité dans la narration interroge. Le récit est ambitieux, peut-être trop. La durée du film – plus de deux heures et demie – permet d’explorer les ramifications de l’affaire, mais au risque de perdre le spectateur. Certaines scènes s’attardent longuement sur la vie personnelle de Paul, notamment son mariage, apportant certes une touche d’humanité, mais ralentissant considérablement le rythme.

 

L’enquête elle-même est volontairement confuse, entre conflits d’intérêts, pistes abandonnées, services de police concurrents et dysfonctionnements judiciaires. Le film illustre bien le climat délétère de l’époque, mais cette complexité devient parfois un obstacle à la compréhension. Il n’est pas rare de se sentir noyé dans les non-dits, les allusions et les retours en arrière. Visuellement, Du Welz opte pour une mise en scène sombre, à la limite de l’asphyxie. Les décors urbains délabrés, les espaces confinés, les lumières blafardes, tout participe à créer une atmosphère oppressante. Chaque lieu semble chargé de menaces latentes. 

 

Certaines séquences flirtent avec l’horreur psychologique, à la frontière du soutenable – notamment celle où Paul pénètre dans une ferme sinistrement symbolique. Il s’agit moins de montrer que de suggérer, et c’est dans cette retenue que le malaise s’installe. Le film assume une certaine crudité. Pas tant dans la violence graphique – relativement maîtrisée – que dans la noirceur morale de ce qu’il évoque. Il ne cherche pas à proposer des réponses ou des résolutions claires. Il expose, il interroge, parfois jusqu’à déranger. L’un des aspects les plus intéressants du Dossier Maldoror réside dans sa lecture politique implicite. 

 

Le personnage de Paul se heurte sans cesse à un mur d’indifférence ou de calcul. Ses supérieurs hiérarchiques, la juge d’instruction, les autres corps de police – tous semblent plus préoccupés par la préservation de leur autorité que par la recherche de la vérité. Le film met en lumière ces conflits internes, ces retards volontaires, ces erreurs à répétition qui ont contribué à l’échec d’une enquête devenue emblématique d’un dysfonctionnement d’État. Il serait tentant de voir dans Paul une figure de justicier, un symbole de droiture. Mais Du Welz ne cède pas à cette simplification. Son enquêteur est traversé de doutes, de colères, de failles. 

 

Il n’est pas invincible, il n’est même pas toujours rationnel. Ce portrait nuancé rend sa trajectoire plus humaine, et donc plus percutante. Le Dossier Maldoror ne manque pas de qualité. L’interprétation principale, la direction artistique, le travail sur l’ambiance sonore et visuelle, tout cela contribue à faire du film une expérience immersive. Toutefois, certains choix de narration affaiblissent l’impact global. L’accumulation d’intrigues secondaires, le manque de lisibilité de certaines relations entre personnages, ou encore des scènes étirées à l’excès pèsent sur le rythme.

 

La confusion semble parfois être une stratégie volontaire, pour faire ressentir au spectateur le même désarroi que celui du protagoniste. Mais ce procédé, s’il est légitime, demande un équilibre que le film ne parvient pas toujours à maintenir. L’excès de matière, aussi riche soit-elle, nuit par moments à la clarté du propos. Il serait difficile de sortir indemne d’un visionnage du Dossier Maldoror. La charge émotionnelle est forte, le propos dérangeant, les résonances avec l’actualité toujours présentes. Ce n’est pas un film que l’on regarde à la légère. Il demande un certain effort de la part du spectateur, autant pour suivre les ramifications de l’intrigue que pour supporter ce qu’elle implique.

 

Fabrice du Welz signe ici un polar ambitieux, ancré dans une réalité trouble, et porté par une performance centrale marquante. Mais cette ambition se heurte à une narration qui aurait gagné à être plus resserrée, plus lisible, sans pour autant trahir sa profondeur. Le Dossier Maldoror n’est pas un thriller classique mais plutôt une plongée dans l’opacité d’une affaire qui dépasse l’entendement, à travers le regard d’un homme qui refuse de fermer les yeux. Le film frappe par la sincérité de sa démarche, mais perd parfois en efficacité à force de vouloir tout dire, tout montrer, tout interroger. Malgré ses défauts, il laisse une empreinte tenace. Une expérience cinématographique à la fois éprouvante et nécessaire.

 

Note : 7/10. En bref, Fabrice du Welz signe ici un polar ambitieux, ancré dans une réalité trouble, et porté par une performance centrale marquante. Mais cette ambition se heurte à une narration qui aurait gagné à être plus resserrée, plus lisible, sans pour autant trahir sa profondeur.

Sorti le 15 janvier 2025 au cinéma

 

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