Critique Ciné : Silex and the City, le film (2024)

Critique Ciné : Silex and the City, le film (2024)

Silex and the City, le film // De Jul (I) et Jean-Paul Guigue. Avec la voix de Guillaume Gallienne, Clément Sibony et Frédéric Pierrot.

 

Silex and the City, le film entre résolument dans cette catégorie. Adaptation de la série animée diffusée sur Arte, elle-même issue de la bande dessinée de Jul, cette version longue se veut la consécration d’un univers préhistorique farouchement ancré dans l’actualité contemporaine. On sent que le film ne cherche pas à séduire tout le monde et s’adresse ainsi à une niche familière de références, d’habitudes culturelles et d’attentes bien précises. Sans avoir lu la BD d’origine ni suivi avec assiduité les épisodes télévisés, la découverte du long métrage s’est faite sans bagage ni nostalgie. Et c’est sans doute ce qui permet d’évaluer l’œuvre dans sa forme brute, avec un regard détaché.

 

Dans une préhistoire condamnée à ne jamais évoluer, un père et sa fille en conflit vont bouleverser la routine de l’Âge de pierre. Après un aller-retour dans le futur, ils ramènent accidentellement l’équivalent d’une clé coudée Ikéa qui va enfin déclencher l’Évolution, pour le meilleur et surtout pour le pire.

 

Visuellement, le film reste fidèle à l’esthétique épurée de la série. Les lignes sont simples, presque schématiques, avec un choix graphique qui évoque davantage l’esquisse de caricaturiste que l’animation de studio. Ce minimalisme, loin de nuire à la cohérence générale, s’intègre bien dans l’esprit de l’œuvre : une satire sociale masquée sous les oripeaux de la préhistoire. Pas besoin de textures 3D pour faire passer le message. L’important se joue ailleurs, dans les dialogues, les détournements, les clins d’œil. Certes, l’animation ne cherche pas à impressionner, mais elle réussit à tenir debout grâce à une certaine cohérence dans la mise en scène et à une direction artistique qui, tout en restant dépouillée, fourmille de petits détails pour qui sait regarder.

 

L’une des marques de fabrique de Jul, c’est le jeu de mots. Calembours, anagrammes, détournements de noms, allusions politiques… l’humour linguistique est partout. À la minute, plusieurs traits sont décochés. Certains font mouche, d’autres tombent à plat, et une partie passe même inaperçue tant le débit est rapide. Cette avalanche constante d’astuces verbales peut s'avérer fatigante à la longue. Là où un format court permettait de maintenir l’attention sans saturer le spectateur, l’exercice sur 80 minutes met à l’épreuve la patience. L’esprit finit par décrocher, non par manque d’intérêt, mais par simple lassitude. L’œil se perd dans les détails pendant que l’oreille tente de suivre le rythme. 

 

Une densité qui finit par étouffer les quelques moments de respiration dont le film aurait pourtant bien besoin. Difficile de passer à côté du nombre impressionnant de personnalités ayant prêté leur voix à cette fresque préhistorique. François Hollande, Amélie Nothomb, Frédéric Beigbeder, Léa Salamé, Raphaël Quenard, Guillaume Gallienne… la liste est longue, prestigieuse, presque vertigineuse. Mais dans les faits, peu de ces caméos marquent réellement. Soit les interventions sont trop brèves, soit elles se fondent dans un flot trop rapide pour qu’on puisse réellement les identifier ou en savourer la portée.

 

Ces apparitions vocales relèvent davantage du clin d’œil complice que du véritable apport narratif. Un gadget sympathique, mais qui ne suffit pas à renforcer l’impact du film dans son ensemble. Ce que Silex and the City réussit plutôt bien, c’est cette manière d’ancrer des problématiques très actuelles dans un décor de l’âge de pierre. Les ados révoltés, les débats éducatifs, l’obsession écologique, la gentrification, l’hypocrisie politique… tout y passe. Le film ne se prive pas de brocarder les figures de pouvoir ni de moquer les discours tout faits, qu’ils soient religieux, militants ou institutionnels.

 

Le parallèle avec des séries comme Les Simpson ou Les Pierrafeu est évident, mais l’approche ici reste résolument française. L’humour est teinté de références très hexagonales, souvent centrées sur la vie politique ou culturelle parisienne. Cela crée une connivence avec un certain public, mais peut aussi limiter l’accessibilité à d’autres spectateurs moins familiers de ces codes. Le point de départ est pour le moins original : une transe chamanique propulse deux membres de la famille Dotcom dans un futur IKEA, d’où ils rapportent une clé Allen. Ce simple outil, emblématique de la consommation moderne, devient le catalyseur d’une révolution civilisationnelle dans leur monde néandertalien.

 

L’idée est amusante, pleine de potentiel. Mais rapidement, l’intrigue s’éparpille, tirée dans toutes les directions par la volonté de multiplier les gags et les références. Le fil conducteur devient accessoire, presque décoratif, tant les séquences semblent agencées davantage comme une succession de sketches que comme une narration continue. Une incursion en prises de vue réelles, aussi surprenante que fugace, ne suffit pas à relancer l’attention. Elle crée plutôt une rupture de ton, qui intrigue sans vraiment enrichir le propos. La grande question qui reste en suspens à la sortie du film, c’est celle de son public cible. 

 

Le ton général, les allusions politiques et le rythme effréné des jeux de mots semblent clairement s’adresser à un spectateur adulte. Pourtant, la forme, les décors, les personnages et l’ambiance évoquent des codes plus proches de l’animation jeunesse. Ce flou, à la fois source de liberté et de confusion, finit par poser problème. L’œuvre refuse de trancher, oscillant sans cesse entre satire acérée et fantaisie potache. Ce positionnement hybride, bien que sincère, empêche une pleine adhésion de la part du spectateur. À force de vouloir parler à tout le monde, le film finit par ne toucher vraiment personne.

 

En fin de compte, Silex and the City, le film reste fidèle à ce que l’univers de départ a toujours été : une chronique acerbe et absurde de notre époque, racontée depuis une époque imaginaire. Mais ce qui fonctionnait dans un format court, rythmé et percutant, trouve ici ses limites. L’humour s’épuise à force de répétition, le scénario peine à relancer l’attention, et les nombreux clins d’œil finissent par prendre le pas sur l’émotion ou la narration. Il ne s’agit pas d’un ratage, loin de là. Mais d’un projet qui, à force de vouloir trop en faire, oublie parfois l’essentiel : laisser le spectateur respirer, s’attacher aux personnages, entrer dans une histoire. Malgré ses intentions louables, le film donne l’impression d’un marathon comique où chacun court après la vanne suivante sans jamais prendre le temps de savourer la précédente.

 

Note : 5/10. En bref, Silex and the City, le film reste fidèle à ce que l’univers de départ a toujours été : une chronique acerbe et absurde de notre époque, racontée depuis une époque imaginaire. Mais ce qui fonctionnait dans un format court, rythmé et percutant, trouve ici ses limites. 

Sorti le 11 septembre 2024 au cinéma - Disponible en VOD

 

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