27 Juin 2025
Amélie et la métaphysique des tubes // De Mailys Vallade et Liane-Cho Han. Avec la voix de Lose Charpentier, Victoria Grosbois et Isaac Schoumsky.
Le titre intrigue, le film déroute. Amélie et la Métaphysique des Tubes ne se résume pas facilement, et c’est précisément ce qui fait à la fois son charme et ses limites. Adapté du roman éponyme d’Amélie Nothomb, ce long-métrage d’animation français coréalisé par Maïlys Vallade et Lione-Cho Han s’attaque à un défi de taille : représenter le monde tel que le perçoit un enfant de deux à trois ans, dans une réalité qui flirte constamment avec le fantastique. L’entreprise n’est pas banale, et le résultat l’est encore moins. Dès les premières secondes, le film affiche ses intentions artistiques. Couleurs pastel, formes douces, animation fluide aux allures de peinture en mouvement : le style visuel impose un univers onirique et tendre, qui épouse l’imaginaire d’un nourrisson en pleine découverte de son environnement.
Amélie est une petite fille belge née au Japon. Grâce à son amie Nishio-san, le monde n’est qu’aventures et découvertes. Mais le jour de ses trois ans, un événement change le cours de sa vie. Car à cet âge-là pour Amélie tout se joue : le bonheur comme la tragédie.
On pense à Miyazaki, parfois à Takahata. Le Japon des années 1960, magnifié par des dégradés de verts et une lumière presque liquide, sert de toile de fond à une expérience sensorielle avant d’être un cadre narratif. C’est un parti pris fort, et souvent séduisant. Le personnage principal, Fabienne – future Amélie Nothomb – traverse cette petite enfance comme un être presque mythologique. D’abord décrite comme un « tube », elle ne fait que manger et éliminer. Jusqu’au jour où un tremblement de terre la réveille. L’éveil au monde devient alors une véritable bascule. Ce moment symbolique, assez bien mis en scène, donne au film sa note existentielle. Il ne s’agit pas d’un simple récit d’enfance, mais d’une réflexion sur la conscience, la perception et l’identité.
Le film épouse le regard d’une enfant sans recul, sans logique adulte. Il en découle une narration morcelée, faite de bribes, d’associations libres, de ruptures de ton. Ce choix narratif, aussi cohérent qu’il soit sur le papier, m’a parfois laissé à distance. Les séquences se succèdent avec une certaine désinvolture, et si cela rend bien compte de la perception fragmentaire d’un bébé, cela complique aussi l’identification et l’émotion. L’histoire familiale – le père diplomate, la mère pianiste, les frères et sœurs, la nounou japonaise – structure le quotidien d’Amélie, mais le récit reste centré sur sa subjectivité. Cette mise en avant du monde intérieur de l’enfant est à double tranchant. D’un côté, elle donne au film une grande liberté poétique ; de l’autre, elle nuit à la tension dramatique.
Certains personnages secondaires, comme la propriétaire xénophobe ou le frère tyrannique, manquent d’épaisseur. Ils semblent davantage symboliques que réels, ce qui peut frustrer lorsqu’on attend un ancrage plus fort dans le récit. Le film s’inscrit dans la tradition du cinéma d’animation français, qui ose souvent explorer des territoires intimes avec un traitement graphique soigné. Amélie et la Métaphysique des Tubes ne fait pas exception. Il s’agit d’un long-métrage à mi-chemin entre l’autobiographie romancée et le conte philosophique, et c’est précisément ce positionnement hybride qui m’a tantôt captivé, tantôt perdu. Certains passages, notamment les premières minutes qui flirtent avec l’absurde (l’enfant se prend pour Dieu, tout-puissant et immortel), apportent une touche d’humour noir bienvenue.
D’autres, plus contemplatifs, laissent davantage de place à l’émotion. La relation entre la petite fille et sa nounou japonaise, Nishio-san, est peut-être ce que le film réussit le mieux. Sans dialogues superflus, leur complicité se construit à travers de petits gestes et des silences. Ce lien, discret mais sincère, apporte une touche de chaleur humaine à un ensemble parfois trop cérébral. Ce qui m’a le plus interrogé dans ce film, c’est la manière dont il gère la transition entre l’introduction fantastique et le récit plus classique de la vie quotidienne. L’idée que l’enfant se vive comme une divinité omnipotente, puis découvre sa fragilité, son corps, les autres, aurait pu être poussée plus loin.
Elle est évacuée assez rapidement, comme si le film, après avoir lancé une idée forte, choisissait de la délaisser pour quelque chose de plus linéaire. C’est une perte de tension narrative, mais aussi une occasion manquée. J’aurais aimé que cette dimension métaphysique infuse davantage le film, qu’elle ne soit pas cantonnée à un simple prologue. Le titre lui-même, Amélie et la Métaphysique des Tubes, semble promettre une réflexion plus audacieuse sur la nature de la conscience enfantine. Impossible de parler de ce film sans évoquer sa bande originale. Composée par Mari Fukuhara, la musique épouse parfaitement l’univers visuel du film. Mélange subtil de sonorités japonaises traditionnelles et d’instruments occidentaux, elle accompagne avec délicatesse les errances de la petite Amélie.
Elle n’illustre pas les émotions, elle les suggère. Elle ne commente pas les images, elle les prolonge. Ce choix de retenue sonore, allié à la palette visuelle pastel, contribue à l’ambiance feutrée du film. Amélie et la Métaphysique des Tubes est un film qui vise deux publics à la fois : les enfants, par son esthétique douce et ses personnages attachants ; les adultes, par les thèmes abordés et le regard distancié sur l’enfance. Cette double lecture fonctionne à certains moments, moins à d’autres. Le risque, dans ce type d’exercice, est de ne pas satisfaire pleinement ni les uns ni les autres. Il y a pourtant, dans cette tentative de transposer une conscience en devenir, une sincérité touchante.
Le film ne cherche pas à simplifier la réalité ; il tente plutôt de la complexifier par la poésie. Il ne livre pas de morale toute faite ; il laisse chacun avec ses interrogations. C’est à la fois sa force et sa limite. Amélie et la Métaphysique des Tubes est un film d’animation singulier, exigeant, parfois hermétique. Il offre de très beaux moments visuels et quelques idées fortes, sans toutefois parvenir à maintenir le cap sur toute la durée du métrage. Si le projet artistique mérite d’être salué, le résultat m’a laissé partagé entre admiration esthétique et frustration narrative.
L’œuvre mérite d’être découverte, ne serait-ce que pour sa tentative rare de capturer la perception d’un tout-petit, et pour la qualité de son animation. Mais il est possible de sortir de la salle sans avoir réellement saisi ce que le film voulait dire. Peut-être est-ce justement là le propos : l’enfance est un mystère, et il n’y a pas toujours de sens à lui donner.
Note : 7/10. En bref, Amélie et la Métaphysique des Tubes est un film d’animation singulier, exigeant, parfois hermétique. Il offre de très beaux moments visuels et quelques idées fortes, sans toutefois parvenir à maintenir le cap sur toute la durée du métrage.
Sorti le 25 juin 2025 au cinéma
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