Critique Ciné : Another End (2025)

Critique Ciné : Another End (2025)

Another End // De Piero Messina. Avec Gael Garcia Bernal, Renate Reinsve et Bérénice Bejo.

 

Parler de la mort à travers le prisme de la technologie est devenu une forme contemporaine de méditation sur l’humain. Another End, réalisé par Piero Messina, s’inscrit dans cette mouvance, avec une idée de départ prometteuse : donner à ceux qui restent une dernière chance de dire au revoir. L’argument, à la frontière entre science-fiction et drame intime, suggère une expérience émotionnelle forte. Mais si l’intention semble sincère, la mise en œuvre reste, à mes yeux, largement inaboutie. L’idée, pourtant, avait de quoi retenir l’attention : une entreprise futuriste permet de réintégrer la mémoire d’un défunt dans un hôte vivant. Quelques jours de sursis, quelques instants arrachés à l’irréversible. 

 

Après avoir survécu à l’accident qui a coûté la vie à l’amour de sa vie, Sal ne parvient pas à faire son deuil et ne vit plus que dans ses souvenirs. Sa soeur, Ebe, lui suggère de se tourner vers Another End, une nouvelle technologie qui promet d’atténuer la douleur de la séparation en ramenant brièvement à la vie la conscience de ceux qui sont morts. Sal retrouve ainsi l’âme de Zoé au travers d’une autre femme. Ce qui était brisé semble alors se reconstituer.

 

Sal, le protagoniste, a perdu sa compagne dans un accident. Brisé mais hésitant, il accepte finalement de retrouver son âme sœur, revenue dans un autre corps. La même conscience, un regard familier dans un visage inconnu. Le sujet touche une corde universelle : celle de la perte, du deuil, du refus de laisser partir. Mais très vite, une distance s’installe. Non pas entre Sal et cette nouvelle incarnation, mais entre le spectateur et le film lui-même. Le traitement du scénario, en apparence centré sur l’intime, échoue à rendre tangible le bouleversement intérieur de son personnage. La première partie du film, qui aurait dû poser les bases émotionnelles, reste trop froide, presque désaffectée. 

 

Tout semble retenu, suspendu, comme si Messina craignait de plonger dans les eaux troubles qu’il évoque. L’émotion flotte sans jamais se fixer. Ce qui devrait bouleverser reste en surface. Le choix de faire évoluer le récit dans une esthétique glaciale, quasi monochrome, n’aide pas. Le bleu et le beige dominent à l’écran, comme si l’univers visuel était conçu pour neutraliser toute effusion. Il y a là une volonté évidente de contrôle, de rigueur formelle, qui finit par étouffer les rares éclats de vie. Les cadres sont composés avec précision, mais cette beauté millimétrée devient rapidement pesante. Tout semble figé, prévu, sans surprise. Même la douleur paraît préfabriquée.

 

Ce n’est pas un problème de comédiens. Gael García Bernal fait ce qu’il peut avec un rôle qui l’invite surtout à regarder fixement dans le vide, tandis que Bérénice Bejo tente de donner du relief à des dialogues souvent trop neutres. La seule véritable présence marquante reste celle de Renate Reinsve, magnétique même dans l’économie. Mais son personnage reste périphérique, là où il aurait peut-être fallu qu’elle soit le véritable pivot. Le film évoque la technologie mais sans jamais s’y confronter réellement. L’idée de transférer une conscience dans un hôte n’est jamais questionnée sur le plan scientifique ou même éthique de manière approfondie. 

 

Tout est déjà installé, accepté, banalisé. La société Another End semble fonctionner comme une entreprise de pompes funèbres high-tech, avec un vernis dystopique trop sage pour déranger. On pense forcément à Black Mirror à laquelle le film emprunte certains ressorts émotionnels. Mais là où la série britannique poussait ses concepts jusqu’à l’inconfort, Another End semble freiner en permanence, préférant la suggestion à l’affrontement. Résultat : pas de réel enjeu dramatique, pas de tension. Le récit flotte, et le spectateur avec lui. Il faut attendre la deuxième partie pour que l’ensemble gagne enfin un peu d’épaisseur. La relation entre Sal et l’hôte devient plus ambivalente, plus troublante. 

 

L’attachement, puis la dépendance, s’installent progressivement. Le trouble moral aussi. À quel moment commence-t-il à confondre l’hôte avec l’originale ? Est-ce encore de l’amour ou une forme d’illusion consentie ? Là, enfin, le film semble approcher quelque chose de plus authentique, de plus dérangeant. Ce qui frappe, c’est cette obsession de la mise en scène. Messina soigne chaque plan comme une photographie d’art. C’est certes visuellement soigné, parfois même hypnotisant, mais c’est aussi ce qui empêche le film de respirer. Il y a dans cette esthétique glacée une forme de refus de l’imprévu, de l’accident. Même les moments supposément forts – une main effleurée, un regard échangé – semblent télécommandés.

 

La musique, discrète et éthérée, accompagne cette ambiance cotonneuse sans jamais véritablement porter le récit. Elle plane, comme le reste, sans influer sur le rythme ni accentuer les émotions. Là encore, une forme de retenue trop maîtrisée. Et puis il y a ce retournement final, censé provoquer l’effet de surprise, voire une relecture du film entier. Mais au lieu de renforcer le propos, ce twist semble artificiel. Mal amené, mal intégré, il apparaît comme une tentative désespérée de relancer l’intérêt à la dernière minute. Le récit, déjà fragile, s’effondre un peu plus. L’émotion naissante est brutalement coupée, comme si le film s’était trahi lui-même.

 

Ce choix narratif donne le sentiment d’un manque de confiance dans l’histoire principale. Comme si l’auteur n’avait pas osé aller au bout de sa proposition initiale, préférant s’agripper à un effet de style. C’est dommage, car jusqu’à ce point, malgré les longueurs, quelque chose commençait enfin à se tisser entre les personnages et le spectateur. En sortant de la séance, difficile de dire ce que Another End laisse réellement. Pas de colère, pas de larmes, pas de réflexion profonde. Juste un sentiment d’inachevé. Un peu comme un rêve dont on aurait oublié le sens en se réveillant. Le film aborde le deuil, mais en le rendant presque abstrait. Il veut interroger la mémoire, la perte, la réincarnation virtuelle, mais finit par perdre de vue ce qui fait la force de ces thèmes : leur ancrage dans le réel, dans l’humain. 

 

À trop vouloir polir la douleur, Messina en gomme la puissance. Le résultat, c’est une œuvre au potentiel évident mais qui reste à la surface de ses ambitions. Un objet visuellement soigné, certes, mais trop hermétique pour toucher véritablement. Another End ne fait pas fausse route dans son intention, mais il passe à côté de ce qui aurait pu en faire un film marquant : la sincérité émotionnelle.

 

Note : 4/10. En bref, à trop vouloir polir la douleur, Messina en gomme la puissance. Le résultat, c’est une œuvre au potentiel évident mais qui reste à la surface de ses ambitions. Un objet visuellement soigné, certes, mais trop hermétique pour toucher véritablement. 

Sorti le 28 mai 2025 au cinéma

 

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G
de passage<br /> merci pour cette article<br /> bonne apres midi
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