Critique Ciné : La Pie Voleuse (2025)

Critique Ciné : La Pie Voleuse (2025)

La Pie Voleuse // De Robert Guédiguian. Avec Ariane Ascaride, Jean-Pierre Darroussin et Gérard Meylan.

 

Il y a des cinéastes que le temps ne semble pas altérer, des conteurs fidèles à leur ancrage, à leur territoire, à leur groupe, et à une certaine idée du cinéma. Robert Guédiguian fait partie de ceux-là. Avec La Pie Voleuse, il revient à l’Estaque, son fief marseillais, pour dérouler une nouvelle fable sociale aux accents familiers. Le film, porté par sa troupe d’acteurs fidèles, ne révolutionne rien, mais offre un moment de cinéma sincère, nuancé, et malgré quelques faiblesses, profondément humain. Dès les premières scènes, les couleurs chaudes du quartier de l’Estaque s’imposent comme un personnage à part entière. Les balcons fleuris, les ruelles en pente, la mer en toile de fond… 

 

Maria n’est plus toute jeune et aide des personnes plus âgées qu’elle. Tirant le diable par la queue, elle ne se résout pas à sa précaire condition et, par-ci par-là, vole quelques euros à tous ces braves gens dont elle s’occupe avec une dévotion extrême… et qui, pour cela, l’adorent… Pourtant une plainte pour abus de faiblesse conduira Maria en garde à vue…

 

Ce décor familier, presque nostalgique, ancre le récit dans une réalité sociale que Guédiguian connaît sur le bout des doigts. Il n’y a rien d’ostentatoire dans cette mise en scène, simplement un attachement évident à ce territoire qui devient le théâtre de conflits intimes et collectifs. Ce nouveau film ne cherche pas à épater. Il s’inscrit dans une certaine continuité : celle d’un cinéma du quotidien, qui s’attarde sur des personnages ordinaires et leurs dilemmes moraux. La Pie Voleuse repose sur un dispositif simple, presque minimaliste, mais ce dépouillement est précisément ce qui donne de la force à l’histoire. Le personnage central, Maria, incarnée par Ariane Ascaride, est aide à domicile. 

 

Dévouée, discrète, elle s’occupe de ses patients âgés avec compassion. Mais elle détourne aussi, en douce, de petites sommes d’argent pour financer le rêve de son petit-fils : intégrer le Conservatoire. Ce n’est pas tant la transgression qui intéresse ici, que le motif. Guédiguian questionne la légitimité d’une illégalité lorsqu’elle est guidée par l’amour, la solidarité, l’envie de transmettre. Ariane Ascaride livre une performance maîtrisée, à la fois tendre et déterminée. Elle donne à son personnage une profondeur morale qui empêche toute forme de jugement simpliste. Elle ne cherche pas à excuser Maria, mais à la comprendre. Cette complexité-là, rare, mérite d’être saluée.

 

Autour d’elle gravite une constellation d’acteurs que les spectateurs de Guédiguian connaissent bien : Gérard Meylan, Jean-Pierre Darroussin, Jacques Boudet… Tous apportent leur grain de sel à cette fresque sociale à taille humaine. Leur présence renforce cette impression de continuité, comme si chaque film du réalisateur formait une pièce d’un même puzzle. À noter également l’arrivée de Marilou Aussilloux, qui reprend avec brio le rôle de Jennifer. L’actrice insuffle une énergie nouvelle à l’ensemble, avec une justesse qui mérite d’être soulignée. Elle offre une partition à la fois vive et émotive, évitant les écueils de l’excès.

 

Si l’on devait pointer du doigt une faiblesse, ce serait du côté du scénario. L’arc narratif, qui flirte parfois avec le polar social, manque par moments de tension. L’intrigue secondaire autour d’une scène dans une agence immobilière, notamment, semble moins inspirée, voire problématique dans son exécution. À l’heure où le regard sur certaines dynamiques de pouvoir se veut plus affûté, cette séquence aurait mérité plus de finesse. Cela dit, La Pie Voleuse conserve un équilibre fragile mais touchant entre comédie dramatique, portrait social et conte moral. L’écriture, bien que linéaire, parvient à maintenir l’intérêt en misant davantage sur les personnages que sur les rebondissements.

 

À travers le personnage de Maria, Guédiguian remet en lumière la question du "prendre soin", cette valeur que la crise sanitaire a brièvement portée au pinacle avant de la laisser retomber dans l’oubli. Ici, le soin n’est pas glorifié, il est vécu. Fatigue, dévouement, frustrations, sacrifices... Le film explore cette zone grise entre l’éthique et la nécessité, sans cynisme ni angélisme. Le regard du cinéaste reste fidèle à sa ligne : donner la parole aux invisibles, sans trahir leur réalité. La Pie Voleuse n’a pas l’ambition de changer le monde, mais celle de le regarder avec lucidité et compassion. Cette approche, aussi modeste soit-elle, trouve une résonance certaine dans le contexte actuel.

 

Visuellement, La Pie Voleuse ne cherche pas à séduire par des effets de manche. La caméra se fait discrète, attentive. La lumière naturelle, la douceur des cadres, tout concourt à instaurer une atmosphère de proximité. Ce choix esthétique renforce l’intimité du récit et sert le propos du film : montrer sans appuyer, suggérer plutôt que démontrer. La bande sonore, elle aussi, reste dans la retenue. Pas de violons larmoyants, pas de musique intrusive. Quelques notes viennent ponctuer les moments de bascule, mais toujours avec justesse. Il serait malvenu de reprocher à Guédiguian de refaire du Guédiguian. C’est précisément dans cette fidélité que réside sa singularité. 

 

Certes, La Pie Voleuse n’atteint pas les hauteurs de certains de ses films précédents, mais il y a dans ce film une honnêteté qui force le respect. Loin des tendances du moment, le cinéaste continue de croire à la force des récits ancrés, des personnages entiers, des dialogues simples mais chargés de sens. Le film assume son classicisme, ses lignes droites, ses petites failles aussi. Et c’est peut-être cette modestie qui le rend attachant. Il ne cherche pas à éblouir, seulement à faire entendre une voix — celle des "gens de peu", comme le dit la citation de Victor Hugo évoquée dans le film. La Pie Voleuse n'est pas un film révolutionnaire. Il ne bouleverse pas, ne surprend pas. Mais il touche. 

 

Par sa sincérité, son regard bienveillant, son refus de la posture. Guédiguian continue de faire ce qu’il sait faire : raconter des histoires simples, avec des personnages complexes, dans un monde en déséquilibre. Ce nouveau chapitre ne marque peut-être pas une étape majeure dans sa filmographie, mais il confirme la cohérence d’un parcours. Et dans une époque souvent marquée par l’esbroufe, cette constance a quelque chose de précieux.

 

Note : 6.5/10. En bref, La Pie Voleuse n’atteint pas les hauteurs de certains des films précédents du réalisateur, mais il y a dans ce film une honnêteté qui force le respect. Loin des tendances du moment, le cinéaste continue de croire à la force des récits ancrés, des personnages entiers, des dialogues simples mais chargés de sens.

Sorti le 29 janvier 2025 au cinéma - Disponible en VOD

 

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