Critique Ciné : Le Dernier Souffle (2025)

Critique Ciné : Le Dernier Souffle (2025)

Le Dernier Souffle // De Costa-Gavras. Avec Denis Podalydès, Kad Merad et Marilyne Canto.

 

Dans Le Dernier Souffle, Costa-Gavras aborde un sujet universel, grave, et inévitable : celui de la fin de vie. Il choisit de le traiter à travers une immersion dans une unité de soins palliatifs, en s’appuyant sur un tandem formé par un médecin (Kad Merad) et un philosophe (Denis Podalydès), inspirés du duo réel Régis Debray et Claude Grange. Sur le papier, le projet avait de quoi séduire. Mais à l’écran, l’expérience s’essouffle rapidement. Le film se présente comme une succession de vignettes dramatiques autour de patients condamnés, où les figures défilent dans un ballet bien trop convenu : une matriarche gitane, une cancérologue empathique, une jeune femme face à sa mort prématurée, une épouse refusant la réalité, une sage bouddhiste… 

 

Dans un dialogue amical et passionné, le docteur Augustin Masset et l’écrivain Fabrice Toussaint se confrontent pour l’un à la fin de vie de ses patients et pour l’autre à sa propre fatalité. Emportés par un tourbillon de visites et de rencontres, tous deux démarrent un voyage sensible entre rires et larmes : une aventure humaine au cœur de notre vie à tous.

 

Cette galerie humaine semble davantage pensée comme un échantillon sociologique que comme un ensemble de personnages incarnés. Le spectateur est ainsi condamné à observer, de loin, des douleurs trop vite esquissées pour vraiment toucher, trop stylisées pour sembler authentiques. L’ambition du film est évidente : provoquer la réflexion, stimuler le débat, confronter le spectateur à ses propres angoisses existentielles. Le duo central est censé incarner cette rencontre entre raison médicale et questionnement philosophique, entre le savoir du corps et celui de l’âme. Mais dans les faits, ce binôme reste prisonnier d’un dispositif rigide, un peu scolaire, où chaque échange sonne comme une note de bas de page d’un essai académique.

 

Kad Merad, dans un registre sérieux, peine à trouver la nuance. Son interprétation du médecin en chef oscille entre la posture du sage compréhensif et celle du donneur de leçons, souvent trop appuyée pour convaincre. Denis Podalydès, pourtant habitué à naviguer dans les zones de doute et de subtilité, se voit réduit ici à un rôle d’hypocondriaque verbeux, en proie à une peur de la mort peu crédible dans sa mise en scène. Leur complicité supposée ne se traduit jamais à l’écran par une dynamique vivante. Les dialogues, surécrits, sont autant de discours plaqués, sans véritable souffle ni naturel. Le cœur du film – les scènes avec les patients – aurait pu être bouleversant. Mais à force de trop vouloir montrer, Costa-Gavras ne laisse jamais la place au silence, à l’indicible, à ces non-dits qui font la vérité de la fin de vie. 

 

Les malades ne sont pas des êtres en lutte ou en paix, mais des instruments scénaristiques destinés à illustrer un propos. La caméra les traverse, sans s’attarder, comme s’il fallait vite passer à la suite pour couvrir tous les cas de figure. Cette mécanique finit par devenir pesante. À mesure que les saynètes s’enchaînent, le film perd en intensité. Ce qui aurait pu être une lente descente vers l’acceptation ou la révolte devient un catalogue figé. L’émotion, pourtant au cœur du sujet, reste absente. On ressent plus de gêne que d’empathie devant certaines scènes, tant la mise en scène semble incapable de capter la vérité d’un instant fragile. 

 

Certaines séquences frôlent même le ridicule, notamment celle d’une radiologue dévoilant ses propres cicatrices à un patient, dans une volonté d’empathie qui tombe complètement à plat. Ce qui frappe surtout dans Le Dernier Souffle, c’est l’absence de vertige. La mort, dans ce film, n’est pas un mystère, un abîme ou une question ouverte. Elle est didactisée, théorisée, commentée. Le film tente de poser les bonnes questions – qu’est-ce qu’une fin de vie digne ? Quel est le rôle de la famille, de la médecine, de la philosophie ? – mais il ne parvient jamais à les vivre ou à les faire ressentir. Il en résulte une œuvre qui parle de l’humain sans le faire exister.

 

Même le cadre hospitalier, pourtant bien reconstitué selon certains témoignages de soignants, ne suffit pas à ancrer le film dans une réalité tangible. Tout est trop propre, trop aseptisé, trop écrit. Il manque cette matière sensible, ce grain de vérité que le cinéma sait parfois capter sans mots. Au lieu d’un documentaire poétique ou d’une chronique introspective, Le Dernier Souffle ressemble davantage à une dissertation filmée. Certains films sur la fin de vie laissent une empreinte durable. Ils dérangent, questionnent, accompagnent. Quelques heures de printemps ou encore Tout s’est bien passé ont su aborder la mort sans céder à l’emphase, en laissant place à l’ambivalence, à la peur, à l’amour. Le Dernier Souffle semble vouloir rejoindre cette lignée, mais en oublie l’essentiel : l’humilité.

 

Ce n’est pas le sujet qui sauve un film, aussi fort soit-il. C’est la manière de l’approcher, de l’écouter, de l’habiter. Ici, la distance est trop grande entre l’intention et la réalisation. Le spectateur assiste à une démonstration, mais ne vit rien. Ce décalage produit une forme de fatigue, une lassitude face à une œuvre qui voudrait émouvoir mais qui peine à provoquer autre chose qu’un intérêt poli. En choisissant de traiter de la mort par le prisme d’un dialogue entre médecine et philosophie, Costa-Gavras avait entre les mains un matériau riche et profond. Mais Le Dernier Souffle échoue à en extraire une forme vivante. L’ensemble reste trop théorique, trop appuyé, trop illustratif.

 

Note : 4/10. En bref, le film ne manque pas de sincérité, ni de pertinence dans son propos. Mais il passe à côté de l’émotion, du trouble, de l’intime. Et c’est peut-être cela, paradoxalement, qui le rend si frustrant : parler de la mort sans jamais parvenir à faire entendre le battement fragile de la vie.

Sorti le 12 février 2025 au cinéma - Disponible en VOD

 

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