Critique Ciné : The Return, le retour d’Ulysse (2025)

Critique Ciné : The Return, le retour d’Ulysse (2025)

The Return, le retour d’Ulysse // De Uberto Pasolini. Avec Ralph Fiennes, Juliette Binoche et Charlie Plummer.

 

Il y a des films qui prennent à contre-pied, non pas pour provoquer, mais pour creuser un sillon plus discret, plus douloureux. The Return, le retour d’Ulysse fait partie de ceux-là. Uberto Pasolini, loin des éclats épiques attendus d’un tel titre, livre un film âpre, désarmé, qui préfère le murmure à l’héroïsme. Ici, Ulysse ne revient pas triomphant. Il rentre comme un survivant. Et ce retour, tout sauf glorieux, révèle plus de plaies que de réponses. Adapter Homère est toujours un exercice risqué. Le poids du mythe, sa résonance, son prestige : tout cela impose une forme de mise en scène que beaucoup ne résistent pas à magnifier. Mais Pasolini choisit une autre voie. Il déshabille le récit, coupe le souffle à toute forme de grandiloquence. 

 

De retour de la guerre de Troie après 20 ans d’absence, Ulysse échoue sur les côtes d’Ithaque, son ancien royaume. Sa femme Pénélope, restée fidèle, y vit prisonnière de sa propre demeure, repoussant tous les prétendants à la couronne. Télémaque, leur fils, qui n’a jamais connu son père, devient lui un obstacle pour ceux qui veulent s’emparer du pouvoir.

 

Le résultat est une tragédie humaine à l’os, portée par une mise en scène volontairement retenue, voire austère, qui concentre toute l’attention sur les corps, les silences, et ce que la guerre laisse derrière elle : un homme vidé de lui-même, et une femme figée dans l’attente. Ralph Fiennes incarne cet Ulysse défait avec une précision glaçante. Pas de discours flamboyants, pas de revanche à prendre, pas de monstres vaincus. Juste un regard, lourd, habité, qui semble ne plus trouver sa place nulle part. Fiennes ne cherche pas à séduire. Il ne reconquiert rien, pas même son trône. Il rentre chez lui, mais ce « chez lui » n’existe plus vraiment. C’est cette errance intérieure que le film scrute, loin de toute mise en scène héroïque.

 

La guerre, dans The Return, est hors champ. Elle a eu lieu. Elle est finie. Mais elle continue de ronger les personnages. Ulysse revient dans un palais figé, à l’image de Pénélope, incarnée par Juliette Binoche, dont la performance donne une profondeur saisissante à ce personnage trop souvent réduit à l’attente patiente. Ici, elle ne brode plus. Elle vit avec les ruines du passé, avec ce qu’elle n’a pas dit, pas pu dire. Binoche n’a pas besoin de longs dialogues : tout est dans les regards, dans la fatigue des gestes, dans les silences qui crient plus fort que n’importe quel discours. C’est sans doute là l’intention première de Pasolini : démonter les illusions. Démonter l’idée même d’un retour glorieux. Démonter l’héroïsme tel qu’on le consomme. 

 

Le film refuse les balises habituelles du genre, ne cherche jamais à séduire le spectateur par le spectaculaire. Il s’ancre dans une forme dépouillée, presque minimaliste, qui accentue le malaise d’un monde à la fois familier et étranger. Il ne s’agit plus ici de conquérir, mais de réparer. Et parfois, réparer est impossible. Marwan Kenzari, dans le rôle d’Antinous, offre une surprise de taille. Son personnage, trop souvent caricaturé comme l’arrogant rival d’Ulysse, gagne ici en épaisseur. Il joue le pouvoir sans romantisme, avec une brutalité désabusée. Chez lui, la force n’est pas un moyen de domination mais une tentative maladroite de trouver sa place dans un monde en déséquilibre. 

 

Son regard dit mieux que ses mots : il sait qu’il n’est qu’un pion dans une tragédie qui le dépasse. La réalisation de Pasolini privilégie la proximité. Peu de plans larges. Beaucoup de visages. De scènes en huis clos. De lumière naturelle, crue, qui creuse les traits, expose les failles. Il y a dans cette retenue une volonté manifeste de ne jamais céder à l’esthétique facile. Chaque plan semble chercher la vérité dans l’imperfection. Cela donne un film lent, pesant parfois, mais cohérent dans sa démarche. Ce choix formel crée une atmosphère étouffante, renforcée par l’absence d’effets musicaux appuyés. Pas de cordes pour souligner l’émotion. Pas de tambours pour annoncer le drame. 

 

Tout est suggéré, laissé à la charge du spectateur. Une posture exigeante, mais fidèle à l’esprit du film. Au fond, The Return n’est pas une relecture du mythe d’Ulysse, mais une façon de l’interroger. Que reste-t-il d’un héros une fois la guerre terminée ? Que vaut un retour quand l’attente a tout érodé ? Que signifie retrouver quelqu’un qui n’est plus tout à fait le même — ou qui ne l’a peut-être jamais été ? Ce que le film propose, ce n’est pas un récit d’aventure, mais un travail de mémoire. Une exploration douloureuse des conséquences du conflit. Une manière de dire que les histoires qu’on raconte pour tenir debout peuvent parfois nous empêcher de vivre pleinement. Pasolini choisit ici la sobriété comme réponse à l’excès narratif. 

 

Et même si cette austérité pourra en rebuter certains, elle permet aussi de porter un regard neuf sur un mythe usé par trop d’adaptations. Il ne s’agit plus de glorifier Ulysse, mais de lui rendre sa condition humaine. Et c’est peut-être là que le film touche juste. Dans un paysage cinématographique saturé de récits héroïques formatés, The Return fait figure d’exception. Il ne cherche pas à plaire à tout prix. Il propose une expérience. Un moment de cinéma qui demande du temps, de l’attention, et un certain lâcher-prise. Il y a dans ce refus de l’effet une forme d’intégrité, qui donne au film une texture singulière. Ce n’est pas un film qui laisse un goût immédiat. C’est un film qui travaille en profondeur. 

 

Un film qui peut frustrer, mais qui finit par laisser une trace. Et dans une époque où l’instantané règne, ce type de cinéma a toute sa place. The Return, le retour d’Ulysse n’est pas un film spectaculaire. Il ne cherche pas à réinventer le mythe. Il préfère l’écorcher, le mettre à nu, en extraire une humanité brute. À travers une mise en scène sobre et des interprétations marquantes — Ralph Fiennes, Juliette Binoche, Marwan Kenzari — Uberto Pasolini propose une réflexion intime sur la guerre, la mémoire, et les retrouvailles impossibles. Ce n’est pas l’Odyssée telle qu’on l’attend. C’est une traversée intérieure, où chaque silence pèse autant qu’un champ de bataille. Un retour, oui, mais à quel prix ?

 

Note : 6.5/10. En bref, The Return, le retour d’Ulysse ne cherche pas à réinventer le mythe. Il préfère l’écorcher, le mettre à nu, en extraire une humanité brute à travers une mise en scène sobre et des interprétations marquantes.

Sorti le 18 juin 2025 au cinéma

 

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