5 Juin 2025
Il y a quelque chose d’indicible dans certaines années de jeunesse : un entre-deux flou, où le monde impose ses règles sans qu’on sache encore si l’on est prêt à les suivre, les rejeter ou les tordre. What It Feels Like for a Girl, série en huit épisodes diffusée sur BBC Three, s’inscrit précisément dans cette phase trouble et souvent brutale. L’histoire qu’elle raconte – celle de Byron, adolescent·e en fuite dans les marges d’une Angleterre provinciale – évite les raccourcis et ne cherche jamais à enjoliver l’expérience. Ce n’est pas une série "de plus" sur la quête d’identité. Elle explore des zones rarement représentées à l’écran, avec une lucidité qui bouscule, mais qui semble aussi profondément ancrée dans un vécu difficile à détourner.
Byron est un adolescent à l’existence confinée dans la petite ville ouvrière de Hucknall. En s’échappant à Nottingham, haut-lieu de la scène nocturne du début des années 2000, une nouvelle vie commence. Adopté par les divas délurées des nightclubs, entraîné dans leur euphorie, Byron va découvrir à travers le sexe, les drogues et la fête sa véritable identité.
La série est adaptée d’un livre autobiographique, mais elle fonctionne surtout comme un récit visuel et narratif complet, où chaque choix a une résonance intime. Byron grandit à Hucknall, dans une banlieue où l’horizon est étroit, et l’expression de soi, étouffée. La violence n’est pas toujours spectaculaire ; elle se niche dans les commentaires, dans les attentes, dans le rejet silencieux de tout ce qui sort du cadre. Le père incarne cette masculinité rigide, incapable d’envisager une autre forme de sensibilité. La mère, plus effacée, laisse faire. Seule la grand-mère, affectueusement surnommée “Mommar”, semble constituer un refuge – mais elle ne suffit pas à contrebalancer un environnement toxique.
Il y a dans cette première partie une tension constante entre ce que Byron ressent et ce que le monde attend. Pas encore en mesure de mettre des mots sur son identité, Byron traverse les jours comme un funambule : sans filet, sans direction claire, mais avec une énergie difficile à contenir. La bascule se fait de manière abrupte. Loin d’un éveil sentimental progressif, Byron découvre la sexualité à travers la brutalité d’échanges tarifés dans les toilettes publiques. C’est une rencontre fortuite avec Max, un garçon plus âgé, qui introduit Byron dans cette sphère parallèle. Très vite, l’intimité devient un outil : une façon de gagner de l’argent, mais aussi de tester des frontières personnelles – parfois au prix de traumatismes profonds.
Il serait facile de juger. Mais la série prend soin d’installer un contexte : ce que beaucoup considéreraient comme inacceptable devient ici un choix de survie. Byron ne se perçoit pas comme une victime. Il y a une forme d’autonomie dans ces actes, aussi destructeurs soient-ils. Le danger est omniprésent, mais la peur semble secondaire face au besoin de reconnaissance – même si elle ne vient que dans le regard furtif d’un inconnu payé pour y croire. Lorsque l’univers familial devient définitivement invivable, Byron prend la route de Nottingham. Ce n’est pas un lieu de salut, mais un terrain vierge où tout semble possible – même l’impensable.
C’est là que Byron rencontre les Fallen Divas, une bande aussi décalée qu’accueillante, composée de figures queer et trans qui vivent la nuit, entre fêtes et excès. Il ne s’agit pas d’un conte de fées communautaire. La solidarité existe, mais elle est traversée par les tensions, les trahisons et les jalousies. Byron y découvre les codes du monde drag, les rituels d’une sexualité désinhibée, et surtout, un miroir : celui de personnes qui lui ressemblent, à des stades divers de leurs propres trajectoires. Au cœur de cette exploration identitaire, une rencontre bouleverse l’équilibre précaire de Byron : Liam. Figure sombre, charismatique et dangereuse, il incarne la séduction du risque. Ensemble, ils imaginent des plans hasardeux, dont un braquage qui tourne mal.
Dans ce duo, le rapport de force reste flou. Byron pense maîtriser la situation, mais se retrouve entraîné·e dans une spirale qui échappe à toute logique. La série ne cherche pas à excuser les erreurs, mais à les contextualiser. L’adolescence n’est pas un chemin droit, et les fautes commises ne s’effacent pas avec le temps. Byron blesse, manipule, ment – mais reste aussi quelqu’un en quête d’une vérité intime, encore invisible à ses propres yeux. Un changement majeur se dessine quand Byron commence à porter des vêtements féminins. Ce n’est pas un simple geste esthétique. Chaque sortie en robe ou en perruque devient un acte politique, une manière de revendiquer un “je suis” face à un monde qui ne veut pas l’entendre. Mais l’extérieur ne suffit pas.
Les regards méprisants, les insultes, et parfois les coups, rappellent que l’expression de genre reste un champ de bataille. Pourtant, Byron s’y engage avec une intensité rare, presque comme si chaque interaction pouvait servir de validation. “Il m’a crue fille”, dit un personnage à un moment-clé. Et dans cette phrase se concentre un besoin de reconnaissance d’une intensité presque douloureuse. Les relations de Byron ne tiennent jamais longtemps. Trop de colère, trop de blessures non dites. Même parmi les Fallen Divas, l’équilibre est fragile. Les conflits avec Sasha, en particulier, montrent à quel point la proximité peut se transformer en rivalité destructrice. L’hostilité devient parfois une façon de se protéger, de garder une emprise sur un environnement instable.
Il n’est pas toujours facile de s’attacher à Byron. Leur comportement est souvent cruel, égocentrique, parfois même insupportable. Mais c’est justement ce refus de rendre le personnage “aimable” qui rend l’ensemble crédible. Tout n’est pas cohérent, et rien n’est jamais acquis. Vers la fin de la série, un événement tragique agit comme une rupture. Byron se retrouve seul·e à nouveau, confronté·e à des conséquences irréversibles. Le temps de l’insouciance s’achève brutalement. Un séjour en détention marque une forme de transition : non pas une punition, mais un passage obligé. La série n’offre pas de conclusion simpliste. La dernière image ne promet rien, sinon une possibilité. Il n’y a pas de victoire nette, mais une accalmie. Et parfois, c’est déjà beaucoup.
What If Feels Like for a Girl ne raconte pas la réussite. Ce n’est pas le récit d’une ascension, mais plutôt d’une errance. Elle met en lumière ce que cela signifie de chercher à être soi quand on ne sait pas encore ce que cela implique. L’identité n’est jamais figée, et la morale, jamais binaire. Ce n’est pas non plus un manifeste. Il n’y a pas de slogan, pas de revendication directe. Pourtant, en montrant sans détour les réalités du sexisme, de la transphobie, et du mépris social, la série agit comme un miroir tendu à une société qui préfère souvent détourner le regard. Visuellement, la série renvoie à l’Angleterre du début des années 2000. Les téléphones à clapet, les chouchous, les soirées sur MSN : tout participe à créer une ambiance tangible. Mais ce n’est pas une nostalgie gratuite.
Ce cadre temporel permet aussi de rappeler combien les discours sur le genre, à l’époque, étaient encore balbutiants. Et à bien des égards, ils le sont encore. La mise en scène navigue entre réalisme brut et séquences plus stylisées, parfois au risque d’en faire trop. Certaines scènes hallucinent, d’autres secouent. Mais c’est dans les moments les plus sobres que la série touche juste : un regard dans un miroir, une marche nocturne, un appel ignoré. Il serait tentant de résumer What It Feels Like for a Girl à une histoire sur la transidentité. Mais ce serait passer à côté de ce qu’elle parvient à capturer : la confusion de l’adolescence, le besoin d’appartenance, la brutalité des premiers choix.
La série refuse de gommer les aspérités de son personnage principal, et c’est précisément ce qui la rend intéressante. Byron n’est ni héros, ni anti-héros. C’est un être en construction, souvent perdu, parfois toxique, mais toujours humain. Et dans ce portrait sans concession, il y a quelque chose de profondément vrai. Un rappel, aussi, que devenir soi n’a rien d’évident – surtout quand on commence sa vie dans l’ombre.
Note : 9/10. En bref, What It Feels Like for a Girl est bien plus qu’une histoire sur la transidentité. La série parvient à capturer des thématiques fortes comme la confusion de l’adolescence, le besoin d’appartenance, la brutalité des premiers choix à travers un portrait sans concession.
Prochainement en France
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