3 Juillet 2025
À son image // De Thierry de Peretti. Avec Clara-Maria Laredo, Marc’Antonu Mozziconacci et Louis Starace.
Avec À son image, Thierry de Peretti adapte le roman de Jérôme Ferrari et signe une fresque ambitieuse sur la Corse, ses fantômes nationalistes, et la trajectoire d’une jeune femme emportée par le tumulte de son temps. Une proposition qui, sur le papier, semble riche de promesses : la confrontation entre l’intime et le politique, le regard d’une photographe sur une terre en conflit, la mémoire d’un pays et d’un corps. Pourtant, à l’écran, l’ensemble déraille. Le film, trop verbeux, trop abstrait, échoue à captiver, à émouvoir ou même à convaincre. Dès la scène d’ouverture – une voiture qui dévale un ravin –, le ton est donné. Antonia est morte. Le récit ne sera donc qu’un retour en arrière, une évocation posthume de sa vie.
Fragments de la vie d’Antonia, jeune photographe de Corse-Matin à Ajaccio. Son engagement, ses amis, ses amours se mélangent aux grands événements de l’histoire politique de l'île, des années 1980 à l'aube du XXIe siècle. C’est la fresque d’une génération.
C’est une idée de départ qui aurait pu être forte, si elle ne se diluait pas immédiatement dans un dispositif narratif confus : une voix off omniprésente, dont l’identité reste floue pendant trop longtemps, des allers-retours temporels mal définis, et une multitude de personnages secondaires sans réelle consistance. Thierry de Peretti tente de conjuguer plusieurs niveaux de lecture : chronique familiale, parcours initiatique, réflexion sur le rôle du photographe, analyse du nationalisme corse, reconstitution historique... Mais au lieu de s’enrichir mutuellement, ces strates narratives s’annulent les unes les autres. À force de vouloir tout dire, le film ne raconte plus rien. Il s’égare dans un entre-deux, ni vraiment politique, ni réellement intime.
Le personnage d’Antonia aurait dû être le cœur battant du film. Malheureusement, il est difficile de s’attacher à elle. Clara-Maria Laredo, qui l’incarne, peine à imposer une présence crédible. Son interprétation reste en surface, son jeu se répète, et son rapport au métier de photographe n’est jamais crédible. On la voit cadrer maladroitement, appuyer sur le déclencheur sans intention, sans tension, comme si son appareil photo était un accessoire plus qu’un outil d’expression. C’est d’autant plus dommage que le thème du regard – ce que l’on choisit de montrer, de garder, d’oublier – aurait pu offrir un fil rouge puissant. La construction du personnage accentue cette sensation de flottement. Antonia est une jeune femme qui subit plus qu’elle n’agit.
Elle évolue dans un environnement où les choix lui échappent, ballottée entre un passé militant, des amours toxiques et des ambitions artistiques floues. Elle traverse les scènes comme une silhouette plus que comme une incarnation. Même ses engagements, ses désirs, ses douleurs restent théoriques. Le choix de De Peretti d’adopter une mise en scène très épurée pourrait être salué pour sa sobriété. Mais ici, elle frôle souvent l’indigence. Les plans-séquences, vantés dans la promotion du film, manquent cruellement de sens. Ils s’étirent sans nécessité, n’apportent ni tension dramatique ni profondeur psychologique. Pire, ils laissent parfois entrevoir les limites techniques de la production : dialogues inintelligibles, diction approximative, regards caméra non assumés. On a trop souvent l’impression d’assister à une répétition filmée plutôt qu’à une œuvre aboutie.
La voix off, utilisée comme béquille narrative, devient rapidement envahissante. Au lieu d’éclairer ou de densifier le récit, elle noie le spectateur dans une logorrhée poétique pompeuse, parfois creuse, souvent redondante. Le silence aurait parfois mieux servi le film. Le paradoxe le plus frappant du film, c’est sans doute sa manière d’escamoter ce qu’il prétend explorer. La Corse, censée être au cœur du propos, n’est jamais véritablement filmée. Les paysages sont peu présents, les tensions historiques sont survolées, et les motivations politiques des personnages restent floues. Les groupuscules nationalistes corses sont montrés sans distance critique, sans profondeur, comme des silhouettes de fond. Leur engagement semble plus folklorique que tragique.
Même le lien viscéral entre les personnages et leur île, censé être l’un des moteurs de leurs actes, n’est jamais incarné. Les scènes censées illustrer la radicalisation ou la violence politique tombent à plat, mal jouées, mal écrites, mal filmées. Il y a là une occasion manquée, un manque de chair, de sueur, de vérité. L’absence d’architecture narrative claire rend le film chaotique. Des scènes s’enchaînent sans tension ni progression. Certaines paraissent interminables (comme celle où Antonia photographie son compagnon pendant de longues minutes, sous une musique assourdissante), d’autres disparaissent avant même d’avoir commencé. Le film s’étale sur trente ans, mais sans rythme. Il tente d’embrasser trop large, sans jamais resserrer son propos.
L’accident de départ reste une parenthèse jamais refermée, et le présent du récit n’existe tout simplement pas. Il y a, dans À son image, une volonté manifeste de bien faire. Cela transparaît dans la direction d’acteurs, dans les tentatives de stylisation, dans l’ambition du sujet. Mais cette volonté ne suffit pas. Le film donne l’impression d’un exercice d’école, d’un projet bancal qui se prend trop au sérieux. À force de vouloir raconter la Corse à travers le destin d’une jeune femme, De Peretti finit par faire disparaître à la fois la Corse et la jeune femme. Ce qui aurait pu être un hommage à une génération, un regard sensible sur un territoire en tension, devient une suite d’esquisses mal abouties.
Les intentions sont là, mais les émotions n’y sont pas. À son image de Thierry de Peretti se veut une fresque sur la Corse, le nationalisme et le destin d’une photographe. Malgré un sujet fort et un matériau littéraire riche, le film se perd dans une narration décousue, une mise en scène sans relief et un personnage principal peu incarné. Le résultat est un long-métrage confus, lent et souvent artificiel, qui peine à toucher ou à convaincre. Un film qui rate sa cible, malgré ses bonnes intentions.
Note : 4/10. En bref, un film brouillon à l’image de son héroïne.
Sorti le 4 septembre 2024 au cinéma - Disponible en VOD et sur myCanal
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