Critique Ciné : Les Linceuls (2025)

Critique Ciné : Les Linceuls (2025)

Les Linceuls // De David Cronenberg. Avec Vincent Cassel, Diane Kruger, Guy Pearce et Sandrine Holt.

 

Il y a parfois des cinéastes dont on suit le parcours avec une certaine émotion. David Cronenberg fait partie de ceux-là car son cinéma a marqué plusieurs générations, et je fais partie de ceux qui ont toujours été fan de lui. Son rapport viscéral au corps, à la technologie, à la transformation de l’humain en interface instable entre la matière et l’esprit, a forgé un style unique. Mais Les Linceuls, son dernier long-métrage, donne le sentiment d’une œuvre fatiguée, engoncée dans ses propres automatismes, qui ne trouve plus ni sa pulsation intérieure ni la provocation qu’elle espère encore susciter.

 

Karsh, 50 ans, est un homme d’affaires renommé. Inconsolable depuis le décès de son épouse, il invente un système révolutionnaire et controversé, GraveTech, qui permet aux vivants de se connecter à leurs chers disparus dans leurs linceuls. Une nuit, plusieurs tombes, dont celle de sa femme, sont vandalisées. Karsh se met en quête des coupables.

 

Dès les premières minutes, un parfum étrange flotte sur l’ensemble : celui d’un deuil qui ne parvient pas à se faire, d’un récit qui se construit sur une idée de science-fiction intrigante — celle de suivre la décomposition d’un proche défunt via un système de capteurs intégrés au tissu de son linceul — mais qui reste à l’état de concept. Il y a là quelque chose de profondément dérangeant, mais aussi d’assez creux. Ce n’est pas la noirceur du sujet qui dérange, c’est son traitement : froid, mécanique, désincarné. Le film repose presque intégralement sur des dialogues. Longs, souvent abscons, et surtout privés de souffle. Les scènes se succèdent sur le même tempo, celui de conversations frontales, filmées paresseusement en champ-contrechamp. La caméra semble figée, tout comme les intentions. 

 

Les personnages parlent, beaucoup, mais il est difficile de percevoir ce qu’ils cherchent vraiment à exprimer. Vincent Cassel incarne Karsh, un veuf technophile, endeuillé mais aussi habité par une certaine obsession morbide. Cassel, pourtant capable d’une belle intensité, semble ici mal dirigé, comme enfermé dans une posture rigide. À chaque réplique, son anglais hésitant transparaît, alourdissant encore un texte déjà peu fluide. À ses côtés, Diane Kruger, Guy Pearce, tous peinent à donner de la chair à des personnages trop symboliques, trop figés dans une idée d’eux-mêmes. La dynamique entre les protagonistes, censée nourrir un récit paranoïaque flirtant avec le thriller technologique, n’existe pas vraiment. 

 

Les pistes narratives s’accumulent — ONG écologiste, espionnage international, conflits familiaux — mais sans jamais se tisser. L’intrigue se disperse et se perd dans un brouillard scénaristique qui ne semble pas vouloir se dissiper. Il est évident que Cronenberg voulait parler du deuil. De cette douleur intime, lente, irréversible. Mais le traitement qu’il en propose apparaît comme un pur exercice cérébral, coupé de toute émotion véritable. Le linceul connecté, cette invention aussi glaçante que fascinante, aurait pu être le vecteur d’une réflexion forte sur la mémoire, l’attachement, l’impossibilité de laisser partir l’autre. Mais cette matière émotionnelle reste intacte, jamais touchée. Tout semble se dérouler derrière une vitre.

 

Le film cherche la profondeur dans le commentaire, dans le verbe, mais oublie que la douleur, le manque, la perte ne s’expriment pas toujours par des mots. Ici, la parole devient un mur entre les personnages et le spectateur. À aucun moment je n’ai ressenti le chagrin de Karsh. Pas plus que je n’ai cru à sa quête de vérité après la profanation de la tombe de sa femme. Ce manque d’affect rend l’expérience distante, voire stérile. Les Linceuls donne la désagréable impression d’un film qui s’écoute parler. Un objet de cinéma davantage préoccupé par sa posture que par ce qu’il a réellement à dire. Tout y est en surplomb : les discussions pseudo-philosophiques sur la technologie, le rapport au corps, l’amour, la mort. Mais aucune idée ne s’incarne véritablement. Le film échoue à dépasser la simple illustration de ses thématiques.

 

Visuellement, certaines séquences laissent entrevoir ce qu’a pu être le talent de Cronenberg : une ambiance léchée, des lumières crues, un jeu sur la froideur clinique. Mais ces éclats ne suffisent pas à faire vivre un univers. Il manque la chair, le souffle, le rythme. Il manque la nécessité. Quant au registre du grotesque — qui a parfois permis au cinéaste de faire basculer ses récits dans une forme de folie salutaire — il est ici totalement hors de contrôle. Certaines scènes, notamment celles à forte connotation sexuelle, frisent le ridicule, non pas à cause de leur audace, mais parce qu’elles semblent dépourvues de toute justification narrative ou émotionnelle. Des dialogues entiers sur les seins d’une femme disparue, des échanges incestueux traités avec une étrange désinvolture : ces moments ne provoquent ni trouble, ni réflexion.

 

Ils mettent simplement mal à l’aise, non pas parce qu’ils transgressent, mais parce qu’ils sonnent faux. À plus de 80 ans, David Cronenberg n’a plus rien à prouver. Il a déjà laissé une empreinte considérable dans l’histoire du cinéma. Peut-être est-ce précisément cela qui rend ce film si triste à voir. Les Linceuls ressemble à une œuvre de clôture, mais une clôture en impasse. Un film qui regarde vers l’intérieur, sans partager, sans transmettre. Il ne provoque ni rejet total, ni adhésion franche : juste une forme d’inconfort diffus, presque désintéressé. L’ambition est là, on la devine. L’envie de proposer un regard différent, un geste artistique libre. Mais la liberté seule ne suffit pas. Encore faut-il qu’elle rencontre une nécessité de cinéma. Ici, elle tourne à vide.

 

Les Linceuls n’est pas un navet. Il est quelque chose de plus insidieux : un film malade de ses intentions, engourdi dans sa propre symbolique, incapable de transformer ses idées en récit vivant. Il y a bien quelques images qui résonnent encore. Quelques lignes de dialogues, peut-être. Mais globalement, je suis resté à l’extérieur. Ce qui devait être une exploration intime du deuil et de la mémoire devient un labyrinthe discursif sans émotion. Un cinéma qui semble avoir oublié qu’il ne suffit pas de parler de la mort pour en faire ressentir le poids. Le dernier Cronenberg laisse un goût amer, non pas parce qu’il dérange, mais parce qu’il déçoit. Et si c’était là, justement, ce qui rend ce film si difficile à défendre ? Pas sa laideur, ni sa noirceur, mais l’impression d’assister à l’effacement d’un geste cinématographique qui, autrefois, savait si bien griffer la réalité.

 

Note : 3.5/10. En bref, Les Linceuls n’est pas un navet. Il est quelque chose de plus insidieux : un film malade de ses intentions, engourdi dans sa propre symbolique, incapable de transformer ses idées en récit vivant. 

Sorti le 30 avril 2025 au cinéma - Disponible en VOD

 

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