26 Août 2025
Alpha // De Julia Ducournau. Avec Mélissa Boros, Tahar Rahim et Golshifteh Farahani.
Il est difficile d’aborder Alpha sans penser au poids qui accompagne désormais chaque film de Julia Ducournau. Révélée avec Grave, confirmée avec Titane – Palme d’or 2021 –, la cinéaste française s’est imposée comme une figure singulière du cinéma contemporain, oscillant entre body horror viscérale et drame intime. Avec Alpha, elle choisit de se confronter à une matière éminemment personnelle : la mémoire des années Sida et la peur collective qui a façonné toute une génération. Un projet ambitieux, risqué, qui divise déjà profondément.
Alpha, 13 ans, est une adolescente agitée qui vit seule avec sa mère. Leur monde s’écroule le jour où elle rentre de l'école avec un tatouage sur le bras.
Le récit suit Alpha, une jeune fille incarnée par Mélissa Boros. Révélation du film, elle prête ses traits à une adolescente fragile, encore en construction, mais brutalement projetée dans l’angoisse de l’infection après un simple tatouage réalisé en soirée. L’image est forte : un geste d’émancipation juvénile qui se transforme en menace de mort. Son entourage reflète différentes facettes de la peur et de la marginalité. Sa mère, médecin, est jouée par Golshifteh Farahani, impeccable dans un rôle de femme partagée entre responsabilité professionnelle et désarroi intime. L’oncle, Amin, interprété par un Tahar Rahim méconnaissable, toxico rongé par le virus, incarne la mémoire vive d’une époque où la maladie détruisait autant les corps que les liens familiaux.
Ces personnages évoluent dans une atmosphère crépusculaire où les contaminés deviennent peu à peu des statues de marbre, crachant poussière et solitude. Ducournau détourne la métaphore biologique vers l’imaginaire, comme si l’épidémie transformait ses victimes en vestiges figés. Dès ses premières minutes, Alpha affiche clairement son ambition : revisiter le spectre du VIH en transposant la peur de la contamination dans une maladie inventée. Le geste pourrait être salutaire, mais il reste parfois piégé par l’évidence de son dispositif. Les références aux années Sida sont limpides : isolement des malades, fantasmes absurdes autour des modes de transmission, rejet social, paranoïa grandissante.
Le problème, c’est que cette transposition ne parvient pas toujours à générer l’émotion attendue. En diluant le réel dans une fiction fantastique, le film risque de perdre de vue la charge historique qui nourrissait son propos. Les contaminés changés en statues offrent des images saisissantes, mais ces visions symboliques tendent à écraser la chair des personnages. Ducournau choisit de croiser deux époques : les années 1990, où le spectre de la maladie plane comme une condamnation, et un présent plus contemporain qui observe ces traumatismes à distance. Sur le papier, ce dispositif permet d’interroger l’évolution du regard porté sur les pandémies. Dans les faits, il crée surtout une scission narrative qui fragilise le rythme.
Le spectateur se retrouve balloté entre les flashbacks et les scènes actuelles, sans que les transitions trouvent leur nécessité dramatique. Cette fragmentation empêche d’entrer pleinement dans l’histoire d’Alpha. L’adolescente, pourtant au centre du récit, finit par se diluer dans une structure trop éclatée. Ce qui fonctionne davantage, c’est le regard porté sur l’adolescence. Ducournau retrouve ici une veine déjà présente dans Grave : l’âge des découvertes, des humiliations, des métamorphoses corporelles. Une séquence à la piscine, qui convoque l’ombre de Carrie, illustre parfaitement la cruauté des regards et la honte qui colle à la peau.
La maladie n’est plus seulement une menace extérieure, elle devient le prolongement de l’angoisse adolescente : peur d’être différente, peur d’être rejetée, peur que le corps échappe à tout contrôle. C’est dans cette articulation entre mutation physique et isolement social que le film touche le plus juste. Mélissa Boros, dont c’est le premier grand rôle, apporte une fraîcheur et une sincérité qui sauvent bien des scènes. Son visage exprime autant la candeur que l’effroi, ce qui correspond parfaitement au destin de son personnage. Golshifteh Farahani, habituée aux rôles de femmes fortes, incarne avec justesse une mère débordée, partagée entre compassion et désespoir.
Tahar Rahim, quant à lui, impressionne physiquement. Amaigri, abîmé, il pousse son interprétation dans une zone d’inconfort saisissante. Malheureusement, l’écriture ne lui laisse pas toujours l’espace nécessaire pour dépasser l’archétype du malade sacrificiel. Visuellement, Alpha regorge d’images marquantes. Les corps qui se craquellent, les volutes de poussière rouge qui envahissent l’écran, le sable qui recouvre les visages : tout cela témoigne d’un sens esthétique rare. Ducournau sait inventer des visions inquiétantes et poétiques. Mais à côté de ces fulgurances, certaines séquences peinent à convaincre. Une scène de boîte de nuit paraît artificielle, comme plaquée sur le récit.
Le cadre hospitalier, pourtant prometteur, reste sous-exploité. Quant au lycée, il disparaît trop vite alors qu’il aurait pu être un terrain fertile pour explorer la stigmatisation. Il serait injuste de réduire Alpha à un échec. Le film porte une sincérité palpable, nourrie par l’expérience personnelle de la réalisatrice. Julia Ducournau revendique cet opus comme son plus intime, et cela se sent. La peur de la contamination, le poids du secret, la solitude des marginaux traversent chaque plan. Cependant, cette sincérité se heurte à un problème d’exécution. Trop d’idées cohabitent sans trouver de cohérence. Trop de pistes narratives s’ouvrent puis se referment brutalement.
L’ambition visuelle prend parfois le pas sur la profondeur émotionnelle, laissant une impression de démonstration plus que de véritable immersion. Alpha est un film bancal, mais qui reste habité. Malgré ses longueurs, ses ruptures de ton et ses métaphores parfois trop appuyées, il témoigne d’une volonté d’explorer la mémoire du Sida à travers un prisme singulier. Tout n’y fonctionne pas, loin de là, mais certaines images continuent de hanter bien après la séance. La déception est réelle, surtout après l’attente suscitée par les précédents films de Julia Ducournau.
Mais réduire Alpha à une erreur serait passer à côté de ce qu’il tente : donner un visage à la peur, à travers le corps des adolescents, les fractures familiales et l’écho des pandémies. En sortant de la salle, le souvenir qui reste n’est pas celui d’une intrigue fluide ni d’un scénario solide, mais celui d’un film imparfait, parfois maladroit, qui ose pourtant regarder en face la douleur d’une époque et la transposer dans un conte morbide.
Note : 5/10. En bref, Alpha est un film bancal, mais qui reste habité. Malgré ses longueurs, ses ruptures de ton et ses métaphores parfois trop appuyées, il témoigne d’une volonté d’explorer la mémoire du Sida à travers un prisme singulier.
Sorti le 20 août 2025 au cinéma
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