6 Août 2025
Libertate // De Tudor Giurgiu. Avec Alex Calangiu, Cātālin Herlo et Ionut Caras.
Libertate s’inscrit dans une liste assez récente de films qui cherchent à dépeindre d’autres faits historiques européens que la simple Seconde Guerre Mondiale. Au fil des années, bien que les cinéastes soient pour certains malins, j’ai l’impression de voir toujours les mêmes histoires du vieux continent contées au cinéma. Dans le paysage du cinéma européen, certains films frappent moins par la maîtrise de leur narration que par la puissance brute de ce qu’ils tentent de transmettre. Libertate, dernier long-métrage du réalisateur roumain Tudor Giurgiu, s’inscrit dans cette catégorie de cinéma en tension, aux contours mouvants, où l’Histoire se raconte dans l’urgence et le désordre.
Décembre 1989. La révolution roumaine a débuté et la ville de Sibiu devient le théâtre de terribles affrontements. Les policiers et miliciens fidèles à Ceausescu sont arrêtés et réunis dans le bassin vide d’une piscine. Mais comment savoir qui est qui dans un tel chaos ?
Il ne s’agit pas ici de revisiter la révolution roumaine avec des clés de compréhension toutes faites, mais d’en proposer un regard brut, presque documentaire, qui interroge bien plus qu’il n’explique. Libertate s’ancre dans les événements de décembre 1989, plus précisément à Sibiu, ville de Transylvanie secouée par la chute du régime de Ceaușescu. Mais il ne faut pas s’attendre à une reconstitution linéaire ou didactique des faits. Dès les premières minutes, le film place le spectateur au cœur d’un chaos sonore et visuel : cris, ordres contradictoires, tirs, rumeurs… La révolution, ici, ne s’illustre pas comme un soulèvement héroïque. Elle est montrée dans son désordre le plus brut, avec une caméra nerveuse et des repères moraux volontairement brouillés.
Ce qui frappe d’abord, c’est la manière dont Tudor Giurgiu filme la panique. Le récit s’ouvre sur un monde qui vacille, un pouvoir qui chute sans transition, et des hommes et femmes pris de court, perdus entre leurs anciennes fonctions et les nouvelles allégeances à adopter. La frontière entre oppresseur et opprimé se floute. La tension ne repose pas sur un ennemi clair, mais sur l’incertitude permanente : qui est responsable ? Qui ment ? Qui tire ? Giurgiu ne cherche pas à pointer du doigt. Il refuse de désigner les bons et les méchants. Il préfère filmer la désorientation d’un système qui s’effondre. Cette approche, bien que fidèle à la complexité historique du moment, peut aussi s’avérer frustrante.
L'absence de fil narratif fort, le refus d’identifier clairement des personnages centraux, plongent le spectateur dans une forme de flottement constant. Le film suit pourtant, en filigrane, Viorel, un policier de la Militia qui se retrouve entraîné dans une spirale absurde. Arrêté avec d’autres anciens agents du régime, il est jeté dans une piscine vide, métaphore assez efficace du vide politique et moral dans lequel ces hommes chutent brutalement. Mais même cette figure ne devient jamais un véritable point d’ancrage émotionnel. Elle traverse le film comme un témoin parmi d'autres, sans parvenir à imposer une profondeur véritable. Ce manque de point de vue affirmé – ou son apparente neutralité – donne parfois au film un aspect de chronique figée, comme si Giurgiu refusait de prendre position.
Certes, cela permet d’éviter la simplification ou la caricature, mais cela empêche aussi de ressentir, au-delà du fracas, une émotion durable. L’une des grandes qualités de Libertate, c’est sa capacité à retranscrire une atmosphère. L’agitation est palpable. La caméra, souvent plaquée aux corps, traque les regards paniqués, les gestes hésitants, les cris qui se perdent dans le vacarme. La photographie accentue le sentiment d’étouffement, avec des teintes froides, un béton omniprésent, des lieux clos qui semblent toujours sur le point d’exploser. Mais à force de vouloir embrasser toutes les strates du chaos, le film finit par tourner en rond. Les scènes de confusion s’enchaînent, les hurlements deviennent une routine, les courses entre les immeubles se répètent.
L’effet de sidération du début laisse place à une certaine lassitude. La tension initiale se dilue, faute d’un crescendo ou d’un basculement narratif. Sur le plan historique, Libertate possède une vraie valeur pédagogique. Il décrit une transition de régime dans toute sa brutalité, sans vernis idéologique. Ce n’est pas tant la révolution qui est filmée, que l’après immédiat – ce moment où plus personne ne sait qui est en charge, ni quelle vérité croire. La rumeur devient la seule boussole. Certains soldats croient que l’eau est empoisonnée, d’autres que des snipers tirent depuis les toits. Tout le monde soupçonne tout le monde. Pourtant, cette fidélité au réel ne suffit pas à créer l’adhésion. Car un film, même inspiré d’un fait historique, doit réussir à dépasser le simple témoignage.
Il doit incarner ses enjeux à travers des personnages, proposer une lecture du monde, ou du moins un regard singulier. Ici, malgré le talent des acteurs – Alex Calangiu, Andi Vasluianu, Ionuț Caras notamment – les figures restent trop esquissées. Aucun n’émerge vraiment. Aucun ne permet de ressentir pleinement le vertige de ce basculement. Libertate ne manque pas d’intentions. Il refuse le manichéisme, interroge les failles d’un système autoritaire en décomposition, et montre à quel point les événements historiques majeurs peuvent générer plus de chaos que de clarté. Dans un contexte mondial où les régimes basculent parfois du jour au lendemain, le film entre en résonance avec de nombreuses réalités contemporaines. Mais à force de ne vouloir juger personne, il oublie de faire ressentir la complexité humaine derrière l’agitation.
Le film aurait gagné à se recentrer, à proposer quelques respirations. Un silence, un regard fixe, un geste suspendu… Des instants capables de casser le rythme haletant et de donner du poids au tumulte. Ce choix de mise en scène frénétique fonctionne dans un premier temps, mais finit par s’essouffler. La violence ne surprend plus, la confusion devient mécanique. Tudor Giurgiu signe avec Libertate une œuvre honnête, utile, mais inaboutie. Sa caméra capte avec rigueur les soubresauts d’un régime qui s’effondre, mais peine à transformer cette matière brute en émotion cinématographique. Le film documente plus qu’il ne raconte, il observe plus qu’il n’incarne. Il reste une tentative sincère de représenter un moment historique fondamental, mais manque de souffle pour en faire un véritable film de mémoire.
Note : 5/10. En bref, Tudor Giurgiu signe avec Libertate une œuvre honnête, utile, mais inaboutie. Sa caméra capte avec rigueur les soubresauts d’un régime qui s’effondre, mais peine à transformer cette matière brute en émotion cinématographique.
Sorti le 21 mai 2025 au cinéma
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