7 Août 2025
Touch, nos étreintes passées // De Baltasar Kormákur. Avec Egill Olafsson, Pálmi Kormákur Baltasarsson et Kōki.
Il y a des films qui n’ont pas besoin de faire du bruit pour exister. Touch, signé Baltasar Kormákur, fait partie de ces films qui n’ont pas besoin de faire de bruit pour exister, qui délivre un charme presque confidentielle, mais qui s’imprime durablement dans l’esprit. Ce drame romantique, au rythme posé et aux allers-retours temporels maîtrisés, interroge la mémoire intime à travers le regard d’un homme qui, au seuil de sa vie, choisit de retourner sur les lieux d’un amour ancien. Connu pour ses incursions dans le cinéma d’action et les productions américaines à grand spectacle, Kormákur revient ici à une forme plus dépouillée, plus personnelle. Ce changement de ton n’est pas anodin : Touch semble être une respiration, une pause introspective dans une filmographie jusqu’ici dominée par l’efficacité et la tension dramatique.
Au crépuscule de sa vie, Kristofer, un islandais de 73 ans, se met en tête de retrouver la trace de Miko, son amour de jeunesse. Il s'envole alors pour Londres, à la recherche de ce petit restaurant japonais où ils se sont rencontrés cinquante ans plus tôt. Kristofer l'ignore, mais sa quête, à mesure que les souvenirs refont surface, va le mener jusqu'au bout du monde.
Le cinéaste islandais se détache, pour un temps, des codes hollywoodiens pour retrouver un cinéma plus proche de l’intime. L’histoire se construit en alternance entre les années 70 et mars 2020, au tout début de la pandémie. D’un côté, Londres, les rues grises et vivantes d’un quartier ouvrier où un jeune islandais, Kristófer, étudiant en sciences économiques, travaille dans un restaurant japonais. De l’autre, l’Islande confinée, puis l’Angleterre à nouveau, et plus tard le Japon, où le même homme, désormais âgé, tente de retrouver la trace de Miko, cette femme qu’il a aimée sans vraiment comprendre pourquoi elle a disparu du jour au lendemain. Ce montage en flashbacks n’a rien de gratuit. Il épouse les mouvements de la mémoire, les réminiscences, les regrets.
Chaque scène du présent éclaire ou trouble davantage le passé. Le film joue ainsi sur une dynamique de miroir, où chaque époque répond à l’autre, non pour expliquer, mais pour amplifier le trouble. Touch ne cherche pas à multiplier les rebondissements. Son intérêt repose ailleurs : dans les non-dits, les silences et les ruptures. Le passé de Miko, empreint de douleurs historiques liées à Hiroshima, est abordé avec une retenue qui force le respect. Le terme “hibakusha” — désignant les survivants des bombardements atomiques — est ici plus qu’un mot : il devient la clé d’un mystère affectif, d’un éloignement forcé. Cette dimension historique, peu exploitée dans le cinéma occidental, donne au film une densité inattendue, sans jamais virer au didactisme.
Ce choix narratif évite au récit de sombrer dans la facilité mélodramatique. L’émotion est présente, certes, mais elle se construit lentement, sans forcer l’identification ou tirer des larmes faciles. Ce dosage, toujours sur le fil, permet au film de conserver une forme de justesse, parfois un peu distante, mais rarement fausse. Visuellement, Touch adopte une mise en scène qui refuse l’esbroufe. Le réalisateur privilégie des cadres simples, une lumière douce, et une photographie qui varie subtilement selon les lieux et les époques. Londres se fait terne et réaliste dans les années 70 ; l’Islande est baignée d’une lumière blafarde, confinée comme l’horizon du héros ; le Japon, quant à lui, offre une respiration, mais sans exotisme appuyé.
Il y a dans cette réalisation une forme de pudeur qui épouse parfaitement le sujet du film. Kormákur ne cherche pas à séduire par la forme. Il préfère accompagner ses personnages dans leur cheminement intérieur. Ce choix est cohérent, même s’il prive parfois l’œuvre d’une certaine énergie visuelle. Mais cela ne nuit pas à la cohérence de l’ensemble. Le casting fonctionne par paires : les jeunes Kristófer et Miko dans le passé, leurs versions plus âgées dans le présent. Les interprétations, sans éclats spectaculaires, gagnent en authenticité ce qu’elles perdent en intensité dramatique. Le regard, les gestes, les silences : tout passe par une forme de retenue.
Certains pourront trouver le vieillissement du personnage principal peu crédible — le fossé physique entre le jeune homme et son double septuagénaire est parfois difficile à combler — mais cette discordance est vite balayée par l’engagement émotionnel de l’interprétation. Le personnage, qu’il soit jeune ou vieux, garde la même faille, le même regard inquiet face à ce qu’il n’a pas su saisir à temps. Au-delà de la romance contrariée, Touch pose la question des bifurcations. Qu’est-ce qui forge une vie ? Les choix que l’on fait, ou ceux que l’on subit ? Kristófer incarne cette hésitation permanente, entre idéalisme politique, désir de transgression sociale, et élan amoureux. Son parcours est celui d’un homme qui regarde en arrière non pour s’apitoyer, mais pour comprendre.
La pandémie, en toile de fond, renforce ce sentiment d’urgence. Elle donne un contexte singulier à cette quête : un monde figé, des frontières fermées, des masques omniprésents. Ce contexte accentue l’isolement du personnage et donne une dimension presque symbolique à son voyage. Dans un monde à l’arrêt, il est l’un des rares à continuer de chercher quelque chose. Il serait erroné de présenter Touch comme un film romantique au sens classique du terme. L’amour y est bien sûr central, mais c’est une forme d’amour suspendu, inachevé, presque hypothétique. Le film s’adresse à celles et ceux qui, un jour, ont aimé sans conclusion, sans réponse. À celles et ceux qui, avec les années, sentent grandir en eux une curiosité mêlée de mélancolie : que serait devenue ma vie si j’étais resté ? Si j’avais osé ?
Kormákur ne répond pas à ces questions. Il les laisse en suspens. Et c’est sans doute ce qui rend Touch aussi humain : cette capacité à ne pas résoudre, à ne pas trancher, à accompagner un personnage dans son hésitation, sans lui imposer une morale. Touch ne cherche pas à bouleverser les codes. Il ne révolutionne ni le genre du mélo, ni celui du film de mémoire. Mais il parvient à créer une atmosphère singulière, douce-amère, qui accompagne longtemps après la projection. C’est un film sur le fil, qui parle d’amour sans l’enrober, de vieillesse sans misérabilisme, d’histoire sans pesanteur. Il s’adresse à la sensibilité plus qu’à la raison, et c’est peut-être pour cela qu’il touche — justement — là où on ne s’y attend pas.
Note : 7/10. En bref, Touch ne révolutionne ni le genre du mélo, ni celui du film de mémoire. Mais il parvient à créer une atmosphère singulière, douce-amère, qui accompagne longtemps après la projection.
Sorti le 30 juillet 2025 au cinéma
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