4 Septembre 2025
Hiver à Sokcho // De Koya Kamura. Avec Roschdy Zem, Bella Kim et Park Mi-hyeon.
Adapter un roman aussi délicat que celui d’Elisa Shua Dusapin n’est pas une mince affaire. Pourtant, pour son premier long-métrage, Koya Kamura choisit la voie de la retenue et signe Hiver à Sokcho, un film qui explore les thématiques de l’identité, de la solitude et des fractures culturelles. L’histoire se déploie dans une petite station balnéaire sud-coréenne, vide et glacée en plein hiver, où une rencontre inattendue fait surgir des blessures enfouies. Ce film franco-coréen est tout sauf un récit conventionnel. Il se construit autour de non-dits, d’échanges silencieux et d’un rythme contemplatif qui privilégie les atmosphères à l’action.
A Sokcho, petite ville balnéaire de Corée du Sud, Soo-Ha, 23 ans, mène une vie routinière, entre ses visites à sa mère, marchande de poissons, et sa relation avec son petit ami, Jun-oh. L’arrivée d’un Français, Yan Kerrand, dans la petite pension dans laquelle Soo-Ha travaille, réveille en elle des questions sur sa propre identité et sur son père français dont elle ne sait presque rien. Tandis que l’hiver engourdit la ville, Soo-Ha et Yan Kerrand vont s’observer, se jauger, tenter de communiquer avec leurs propres moyens et tisser un lien fragile.
C’est à la fois sa force et sa limite : un récit poétique qui séduira par sa subtilité, mais qui risque aussi d’impatienter ceux qui attendent des éclats narratifs plus affirmés. Au centre du film, Soo-Ha, 23 ans, jeune femme franco-coréenne, vit dans une pension modeste de Sokcho et aide sa mère, poissonière. Bella Kim incarne avec une justesse surprenante ce personnage en suspens, pris entre deux cultures et deux mondes. Elle n’a jamais connu son père français et cette absence constitue une plaie ouverte qui structure sa vie. L’arrivée de Yan Kerrand, un dessinateur français interprété par Roschdy Zem, vient bouleverser ce quotidien. Officiellement en quête d’inspiration pour sa prochaine bande dessinée, ce quadragénaire taciturne se retrouve malgré lui miroir des questionnements de Soo-Ha.
Leur relation n’a rien d’une romance attendue : c’est un dialogue impossible, fait de regards esquivés, de gestes suspendus et d’une barrière linguistique qui empêche toute fluidité. En filigrane, Hiver à Sokcho parle d’une identité métissée qui se cherche. Soo-Ha oscille entre l’héritage coréen de sa mère et un imaginaire français qui la fascine autant qu’il la déstabilise. Ce tiraillement intime est le cœur battant du film, bien plus que la simple rencontre entre une jeune femme et un étranger. Le choix de Sokcho en plein hiver n’a rien d’anodin. La ville, dépouillée de ses touristes, devient un décor fantomatique. La neige, omniprésente, n’est pas là pour embellir mais pour étouffer.
Chaque plan renforce ce sentiment de lenteur, de silence, d’engourdissement. La photographie sublime les paysages blancs et gelés, qui se font écho avec l’état intérieur des personnages : une solitude glaciale, un monde figé où l’on n’attend plus grand-chose. Ce parti pris visuel, couplé à un rythme volontairement lent, confère au film une atmosphère particulière. Certains spectateurs y verront une poésie discrète, presque hypnotique. D’autres y trouveront une torpeur, une impression que le film s’étire plus qu’il ne progresse. Personnellement, cette lenteur fait partie de l’expérience, mais j’admets qu’elle peut finir par peser, surtout dans les transitions qui s’appuient sur des séquences d’animation.
Un des aspects les plus intéressants du film réside dans la place donnée à la cuisine. Soo-Ha vit dans un environnement où la nourriture est omniprésente : sa mère vend du poisson, le fameux fugu fait son apparition, et les repas partagés rythment le quotidien. Pourtant, la relation entre Soo-Ha et Yan échoue précisément dans cet espace : le dessinateur français refuse la cuisine locale, boude les plats qu’elle lui prépare et préfère garder ses distances. Le refus de partager la nourriture devient alors métaphore d’une incapacité à créer du lien. La cuisine, dans Hiver à Sokcho, n’est pas qu’une question de gastronomie : c’est une tentative de communication, un geste d’ouverture, un moyen de relier des mondes qui ne se comprennent pas toujours.
Autre thématique discrète mais marquante : la transformation du corps. Le film glisse plusieurs références à la chirurgie esthétique, omniprésente en Corée du Sud. Soo-Ha, jugée par sa mère et par son compagnon sur son apparence, se voit incitée à se conformer à un idéal de beauté. Une cliente de la pension, bandée après une opération, illustre ce rapport presque banal à la chirurgie. Ces détails enrichissent la réflexion du film : dans un monde où le corps doit se transformer pour correspondre aux attentes, Soo-Ha cherche au contraire à comprendre qui elle est vraiment. Le film ne se limite pas au portrait intime d’une jeune femme. Il convoque aussi, de manière subtile, l’histoire de la Corée.
Sokcho est proche de la frontière nord-coréenne, et cette ligne invisible, qui sépare des familles depuis des décennies, résonne avec la quête de Soo-Ha : comprendre l’absence d’un père, relier deux parties d’elle-même. La fracture personnelle de l’héroïne se superpose ainsi à une fracture nationale. C’est peut-être la plus belle réussite du film : parvenir à lier intime et politique sans jamais forcer le trait. Bella Kim, dans son premier grand rôle, capte l’écran par sa sensibilité. Sa fragilité, ses silences, ses hésitations donnent une profondeur rare à son personnage. Roschdy Zem, de son côté, adopte un jeu plus brut, presque froid, qui tranche avec la délicatesse de Soo-Ha. Ce contraste sert l’histoire : leur relation est une friction permanente entre deux mondes, deux manières d’exister.
Le duo fonctionne justement parce qu’il ne cherche jamais à séduire. Pas de romance artificielle ici, mais une confrontation entre deux solitudes. Koya Kamura ne cherche pas à livrer une intrigue riche en rebondissements. Son film avance à pas feutrés, se déploie dans les silences, les gestes infimes, les paysages. C’est un cinéma de l’impression plutôt que de l’action. Ce choix divise : certains spectateurs y voient une élégance rare, une forme de poésie visuelle qui traduit parfaitement la mélancolie du roman. D’autres regrettent une fidélité excessive au texte d’Elisa Dusapin, au point de laisser le film sans réelle conclusion. Le destin de certains personnages reste en suspens, certaines pistes narratives semblent abandonnées.
De mon côté, je reste partagé : séduit par la subtilité de l’approche, frustré par une fin qui n’apporte pas l’élan attendu. Hiver à Sokcho est une œuvre fragile, pudique, qui demande de la patience. Koya Kamura signe un premier long-métrage qui privilégie l’atmosphère à l’action, les silences aux dialogues, la suggestion à l’explication. Le film vaut surtout pour son héroïne, magnifiquement interprétée par Bella Kim, et pour la manière dont il aborde les thèmes universels de l’identité, de l’appartenance et de la solitude. Sa lenteur pourra décourager, mais c’est aussi dans cette lenteur que réside son pouvoir d’évocation.
Note : 6.5/10. En bref, pour qui accepte de se laisser porter par ce rythme, Hiver à Sokcho offre un voyage intérieur singulier, entre neige, cuisine et quête identitaire. Ce n’est pas un film qui cherche à séduire rapidement, mais plutôt une méditation cinématographique qui laisse une empreinte discrète, comme la trace d’un pas dans la neige.
Sorti le 8 janvier 2025 au cinéma - Disponible en VOD
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