3 Septembre 2025
Miroirs No.3 // De Christian Petzold. Avec Paula Beer, Barbara Auer et Matthias Brandt.
Christian Petzold fait partie de ces cinéastes allemands qui, film après film, poursuivent une œuvre cohérente et identifiable. Son nouveau long-métrage, Miroirs No.3, s’inscrit dans cette continuité. On y retrouve Paula Beer, son actrice fétiche depuis Transit et Ondine, et cette atmosphère suspendue qui semble devenir sa signature. Le titre, emprunté à la troisième pièce du recueil Miroirs de Maurice Ravel, annonce déjà le ton : une traversée plus musicale que narrative, un mouvement intérieur plutôt qu’une intrigue classique.
Lors d'un week-end à la campagne, Laura, étudiante à Berlin, survit miraculeusement à un accident de voiture. Physiquement épargnée mais profondément secouée, elle est recueillie chez Betty, qui a été témoin de l'accident et s’occupe d’elle avec affection. Peu à peu, le mari et le fils de Betty surmontent leur réticence, et une quiétude quasi familiale s’installe. Mais bientôt, ils ne peuvent plus ignorer leur passé, et Laura doit affronter sa propre vie.
Dès l’ouverture, Petzold place le spectateur face au vide. Laura, jeune étudiante en musique, sort meurtrie d’un accident de voiture. Son petit ami n’y survit pas, mais elle, presque par hasard, échappe à la mort. Ce traumatisme initial plante le décor : Miroirs No.3 est un film sur le deuil, sur la reconstruction et sur l’impossible retour à la vie d’avant. Paula Beer incarne Laura avec ce mélange de fragilité et de force silencieuse qui devient peu à peu le moteur du récit. Recueillie par Betty, une femme plus âgée incarnée par Barbara Auer, Laura s’installe provisoirement dans une maison où vivent également Richard, le mari, et Max, leur fils.
À partir de ce point de départ un peu improbable – pourquoi cette jeune femme resterait-elle dans un foyer inconnu alors qu’elle vient de tout perdre ? – Petzold déroule une histoire où le quotidien prend le pas sur l’événement spectaculaire. Un lave-vaisselle qui dysfonctionne, une clôture à repeindre, des balades à vélo : voilà le cœur de ce cinéma. Rien d’héroïque, rien d’extravagant, juste une manière de faire entrer le spectateur dans l’intimité des personnages. Ces détails domestiques créent une atmosphère étrange. Derrière l’apparente banalité, quelque chose grince, comme si chaque geste du quotidien masquait une douleur enfouie.
C’est là que le cinéma de Petzold séduit ou irrite. Soit on accepte cette temporalité ralentie, ces silences qui prennent plus de place que les dialogues, soit on reste à distance en guettant une intensité dramatique qui ne vient jamais. Il faut reconnaître que le film repose en grande partie sur le jeu de Paula Beer. Elle traverse l’écran avec un mélange de mélancolie et de détermination. Sa manière d’habiter les silences donne au film une densité qu’un scénario assez mince ne suffit pas toujours à soutenir. Chaque regard, chaque hésitation, installe une tension qui fait tenir le récit. Christian Petzold filme son actrice comme un centre de gravité. La caméra la suit, la désire presque, et tout semble graviter autour d’elle.
Cette relation entre le cinéaste et son interprète principale devient, au fil des films, l’un des moteurs de son cinéma. La force de Miroirs No.3 tient à sa mise en scène : sobre, millimétrée, toujours en retrait. Pas de débordement émotionnel, pas de musique appuyée pour souligner une scène. Petzold préfère installer une atmosphère de malaise diffus, une sensation de flottement. Le spectateur est ainsi placé dans une position d’observateur attentif, obligé de capter les micro-signaux des personnages. Mais cette rigueur a son revers. Le scénario, très épuré, peut donner l’impression de se diluer. Certaines situations paraissent forcées, comme si elles obéissaient davantage à la volonté du réalisateur qu’à une logique interne aux personnages.
L’accident de départ, la cohabitation improbable, ou encore le secret de famille qui plane sur Betty et les siens, manquent parfois de crédibilité. On devine trop tôt certains éléments, et la construction dramatique perd en efficacité. Ce qui frappe cependant, c’est l’ambivalence du film. Derrière cette apparente simplicité se cache une tentative de revisiter plusieurs genres : le drame psychologique, le film de fantômes sans fantôme, et même le western miniature. Dans la maison, dans le garage clandestin où Richard et Max s’affairent, se joue une sorte de huis clos où chacun révèle ses blessures. Petzold propose une reconstruction lente, où l’acceptation de ses fantômes devient une condition de survie.
Il faut le dire : Miroirs No.3 peut sembler long. Non pas par sa durée – à peine 90 minutes – mais par son rythme volontairement étiré. Les scènes se déploient dans une temporalité différente, presque suspendue. Certains spectateurs y trouveront une beauté hypnotique, d’autres une langueur pesante. Personnellement, cette lenteur m’a paru parfois artificielle, comme si Petzold étirait délibérément une matière narrative qui aurait pu tenir en une demi-heure. Pourtant, difficile d’oublier certaines séquences. Le plan initial sur le pont, les déambulations à vélo, les moments de silence autour du piano : Petzold a l’art de créer des images qui s’impriment dans la mémoire.
La photographie de Hans Fromm, fidèle collaborateur du cinéaste, donne aux lieux une présence presque organique. Ici, les maisons, les forêts, les rivages ont autant d’importance que les personnages. Le décor devient un acteur à part entière, porteur d’une mémoire et d’une tension latente. Le film se conclut sur deux séquences énigmatiques, difficilement interprétables. Certains y verront une ouverture lynchienne, d’autres une simple tentative de suggérer une cohabitation entre deux solitudes. Cette fin ouverte laisse un goût d’inachevé. Elle illustre parfaitement la manière dont Petzold travaille : préférer la suggestion à l’explication, laisser planer l’ambiguïté plutôt que fermer le récit.
Miroirs No.3 ne plaira pas à tout le monde. Ceux qui attendent un récit construit, avec des rebondissements clairs et une progression dramatique nette, resteront sur leur faim. Mais ceux qui aiment ce cinéma de l’entre-deux, où le quotidien devient un terrain d’exploration de la douleur et du désir, trouveront matière à réflexion. Pour ma part, le film m’a autant agacé qu’intrigué. J’ai parfois ressenti une langueur inutile, comme si Petzold jouait à ralentir son film pour le rendre plus profond qu’il n’est réellement. Mais j’ai aussi été happé par la présence magnétique de Paula Beer et par la manière dont certains détails du quotidien se transforment en révélateurs d’émotions.
En définitive, Miroirs No.3 n’est ni un chef-d’œuvre ni un échec. C’est un film fragile, imparfait, mais qui laisse une trace. Christian Petzold continue d’explorer un cinéma intimiste où les fantômes de la mémoire se mêlent à la banalité du quotidien. Si le scénario paraît parfois mince et certaines situations peu crédibles, l’atmosphère créée par la mise en scène et le jeu de Paula Beer compense largement ces faiblesses. Ce qui reste, après la projection, ce n’est pas tant l’histoire racontée que le sentiment d’avoir traversé un espace-temps particulier, à la fois concret et spectral. Miroirs No.3 est un film qui questionne la manière de vivre avec ses fantômes, qui rappelle que la douleur et l’absence ne disparaissent jamais totalement, mais qu’elles peuvent cohabiter avec une forme de douceur.
Note : 7/10. En bref, Christian Petzold continue d’explorer un cinéma intimiste où les fantômes de la mémoire se mêlent à la banalité du quotidien. Si le scénario paraît parfois mince et certaines situations peu crédibles, l’atmosphère créée par la mise en scène et le jeu de Paula Beer compense largement ces faiblesses.
Sorti le 27 août 2025 au cinéma
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