Critique Ciné : L'Effacement (2025)

Critique Ciné : L'Effacement (2025)

L’Effacement // De Karim Moussaoui. Avec Sammy Lechea, Zar Amir Ebrahimi et Hamid Amirouche.

 

Karim Moussaoui revient sur le devant de la scène avec L’Effacement, son deuxième long-métrage, adapté d’un roman publié en 2016. Sept ans après En attendant les hirondelles, qui avait marqué par son approche sensible de l’Algérie contemporaine, le réalisateur propose un film sombre, politique et chargé de symboles. Sur le papier, le projet est fort : dresser le portrait d’une génération algérienne coincée entre le poids de ses pères et le désir de s’émanciper. À l’écran, le résultat est plus contrasté. Si l’ambition est évidente, le film peine à trouver son équilibre et s’enlise parfois dans ses propres mystères.

 

Réda vit chez ses parents dans un quartier bourgeois d'Alger. Il occupe un poste dans la plus grande entreprise d’hydrocarbures du pays dirigée par son père, un homme froid et autoritaire. Sous tous ces vernis apparents, Réda dissimule un mal-être profond. Un jour, le père meurt et un événement inattendu se produit : le reflet de Réda disparaît du miroir…

 

Le héros de L’Effacement s’appelle Reda. Fils cadet d’un haut responsable du régime algérien, président de la Société nationale du pétrole et du gaz, il a grandi sous l’emprise d’un père autoritaire et inflexible. Contrairement à son frère Fayçal, qui a choisi l’exil après une rupture familiale, Reda est resté dans le giron paternel, travaillant pour l’entreprise familiale et accomplissant son service militaire. Mais la mort brutale de son père bouleverse cet équilibre fragile. À partir de là, la question centrale émerge : que reste-t-il à un fils quand le père disparaît ? Comment se construire, comment exister dans un pays où l’autorité des générations passées semble indestructible ? 

 

Reda oscille entre soumission, colère et désir de fuite. Le film l’accompagne dans ce cheminement trouble, parfois violent, parfois intime, mais rarement limpide. Moussaoui ne signe pas seulement un drame familial. L’Effacement est aussi une fresque politique sur l’Algérie d’aujourd’hui. Les pères, figures historiques liées à la guerre d’indépendance, incarnent un pouvoir figé, autoritaire, incapable de laisser place aux jeunes générations. Les fils, eux, doivent choisir : se taire, partir, ou affronter la réalité. Ce dilemme résonne fortement avec les questionnements d’une jeunesse en quête de repères et de nouveaux horizons. Mais le film ne se contente pas d’un discours social. 

 

Moussaoui y injecte des touches de fantastique, parfois à la manière de David Lynch. Des visions étranges, des parenthèses presque surnaturelles viennent parasiter le réel. Cette atmosphère singulière, à mi-chemin entre le politique et le fantastique, est l’une des originalités du film. Malheureusement, elle se retourne parfois contre lui : ces parenthèses intriguent, mais elles ajoutent aussi à la confusion d’un récit déjà dense. L’atout principal du film réside dans son atmosphère. Moussaoui filme une Algérie sombre, oppressante, où les héritages familiaux pèsent plus lourd que les désirs individuels. La mise en scène joue sur les contrastes entre visible et invisible, entre ce qui est montré et ce qui reste hors champ. 

 

On ressent cette volonté de plonger dans un univers psychologique troublé, de traduire l’état d’un personnage qui perd pied. Pourtant, cette approche reste souvent abstraite. Le spectateur a du mal à pénétrer l’intériorité de Reda, comme si la mise en scène, volontairement hermétique, fermait plus de portes qu’elle n’en ouvrait. Le résultat est frustrant : l’atmosphère capte l’attention, mais les personnages ne deviennent jamais vraiment accessibles. On devine leurs dilemmes, sans réussir à s’attacher à eux. Le scénario aborde des thèmes puissants : la perte d’identité, la dissolution psychologique, l’héritage politique, l’amour comme échappatoire possible. 

 

On croise ainsi une relation esquissée entre Reda et une directrice d’hôtel, interprétée par Zar Amir Ebrahimi, qui aurait pu offrir une respiration émotionnelle au récit. Mais ces pistes restent trop souvent survolées, comme si le film se contentait de les effleurer avant de passer à autre chose. Cette dispersion fragilise l’ensemble. Au lieu d’une trajectoire claire, on assiste à une série de fragments parfois stimulants, parfois opaques. Le mélange entre drame social, chronique familiale, romance esquissée et incursions fantastiques manque de cohérence. Plutôt qu’un tissage subtil, cela donne l’impression d’un récit éclaté qui cherche sa voie sans jamais la trouver complètement.

 

Visuellement, L’Effacement propose quelques moments forts. La caméra ose s’attarder, créer des zones de silence, explorer le trouble du personnage principal. Certaines séquences, où la frontière entre rêve et réalité devient poreuse, marquent par leur étrangeté. Mais ces fulgurances cohabitent avec des choix moins heureux. Parfois, la mise en scène donne l’impression de vouloir choquer par des accès de violence ou par des effets de style qui semblent plaqués. Le film finit alors par ressembler à un patchwork, hésitant entre chronique sociale et parabole fantastique. L’intention est claire : provoquer, bousculer, déstabiliser. Mais le résultat donne plus souvent une impression de précipitation que de maîtrise.

 

En regardant L’Effacement, il est difficile de ne pas penser au parcours de Moussaoui. Après les promesses de Les jours d’avant et la confirmation avec En attendant les hirondelles, son nouveau film suscite une déception relative. On retrouve son intérêt pour la jeunesse algérienne et ses blocages, mais le ton est plus sombre, plus abstrait, et paradoxalement moins percutant. On a l’impression d’un réalisateur qui doute, qui cherche à renouveler son cinéma en explorant d’autres registres, mais qui se perd en route. L’effort est respectable, mais le film en souffre. Plutôt que d’éclairer la réalité algérienne, il finit par l’obscurcir encore davantage, au risque de perdre une partie de son public.

 

L’Effacement est un film ambitieux mais inégal. En voulant croiser drame politique, chronique familiale et touches fantastiques, Karim Moussaoui signe une œuvre intrigante mais bancale. L’atmosphère étouffante fonctionne, et certaines scènes frappent par leur étrangeté. Mais les personnages restent trop abstraits, le récit trop éclaté, pour offrir une immersion durable. Il y avait dans ce projet matière à une réflexion profonde sur la jeunesse algérienne, son identité et ses choix de vie. Le film ne parvient pas à aller au bout de cette ambition, laissant une impression de frustration. Un film qui questionne et déstabilise, certes, mais qui laisse aussi un goût d’inachevé.

 

Note : 5/10. En bref, un sujet fort, une atmosphère singulière, mais une exécution brouillonne qui empêche le film de tenir ses promesses.

Sorti le 7 mai 2025 au cinéma - Disponible en VOD

 

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