11 Novembre 2025
Twinless // De James Sweeney (II). Avec Dylan O'Brien, James Sweeney (II) et Lauren Graham.
Il faut parfois peu de choses pour qu’un film s’impose : un duo crédible, une idée forte et un ton capable de naviguer entre le rire et le malaise. Twinless, deuxième long métrage de James Sweeney, coche ces cases avec une assurance déconcertante. À la fois drôle, dérangeant et profondément humain, le film s’aventure sur un terrain fragile : celui du deuil, de la dépendance affective et de la peur de rester seul, tout en réussissant à en faire une comédie noire inattendue. Le point de départ semble simple. Rocky, un trentenaire charismatique, meurt brutalement.
Deux jeunes hommes se rencontrent dans un groupe de soutien pour le deuil de jumeaux.
Il laisse derrière lui une mère inconsolable, des amis désorientés… et surtout Roman, son frère jumeau, incarné par Dylan O’Brien. Contrairement à Rocky, Roman est réservé, maladroit, moins brillant, un peu perdu. Sa vie, déjà bancale, se fissure totalement après la disparition de son double. Il décide alors de prolonger son séjour dans la ville natale de son frère et finit par s’inscrire à un groupe de parole réservé aux jumeaux ayant perdu leur moitié. C’est là qu’il rencontre Dennis, joué par James Sweeney lui-même. Dennis aussi a perdu son jumeau. Plus extraverti, plus cultivé, il semble l’opposé de Roman.
Pourtant, une amitié étrange se noue entre eux, nourrie par la douleur commune, mais aussi par quelque chose de plus trouble. Car Twinless n’est pas seulement une histoire de deuil : c’est une plongée dans ce vide identitaire que laisse une perte, et dans les comportements parfois absurdes que le chagrin provoque. Dès ses premières minutes, le film installe un ton qui désoriente. On s’attend à une chronique sur le deuil, mais Sweeney s’amuse à faire glisser le récit vers autre chose. L’humour surgit là où on ne l’attend pas — dans les maladresses, les silences, les séances de groupe qui tournent à la thérapie collective absurde.
Ces moments rappellent parfois les comédies les plus inconfortables, où l’on rit tout en se demandant si on devrait. La mise en scène joue avec cette ambiguïté : des cadres serrés, des lumières douces, et puis soudain, une rupture de ton, un éclat de rire qui tranche dans le drame. Ce mélange pourrait sembler bancal, mais il fonctionne. Sweeney maîtrise les changements de registre avec une précision rare. Le film passe du burlesque au drame intime sans prévenir, comme si la frontière entre les deux n’existait plus. Et c’est là toute la force de Twinless : la douleur y devient une matière comique, sans jamais être tournée en dérision.
Le duo O’Brien – Sweeney est au centre de cette réussite. Dylan O’Brien, souvent cantonné à des rôles d’action, prouve qu’il a une vraie sensibilité comique et dramatique. En Roman, il compose un personnage plein de maladresse, d’émotions contenues, presque enfantin dans sa manière d’affronter la perte. Face à lui, James Sweeney campe un Dennis nerveux, drôle, un peu désaxé, mais touchant dans sa quête de connexion. Leur complicité à l’écran donne au film une énergie singulière, faite d’incompréhension mutuelle et d’attirance platonique. Ce qui frappe, c’est la façon dont Twinless aborde la relation entre un homme gay et un homme hétéro sans tomber dans la caricature. Sweeney refuse les clichés et les sous-entendus faciles.
Il filme une amitié brute, où l’amour n’est pas une menace mais une force de reconnaissance. Dans un monde où tout semble devoir être défini, le film ose la zone grise : celle où deux êtres se rapprochent sans forcément savoir ce qu’ils cherchent. Le scénario, finement écrit, avance en fausse légèreté. Le spectateur rit, puis réalise soudain que quelque chose cloche. Les détails s’accumulent, les comportements deviennent étranges. Sweeney installe alors un doute : que sait-on vraiment de Dennis ? Et jusqu’où ira-t-il pour combler son vide ? C’est dans cette deuxième moitié que le film prend une tournure plus sombre, flirtant avec le thriller psychologique.
Sans jamais verser dans l’horreur, il crée un malaise subtil, celui d’une proximité qui devient dangereuse. Cette bascule de ton est habile. Le film garde son humour, mais un humour plus cruel, plus nerveux. Les répliques fusent toujours, mais elles révèlent peu à peu des blessures. Roman et Dennis se ressemblent plus qu’ils ne veulent l’admettre : deux hommes hantés par l’absence, qui cherchent désespérément à se sentir exister à travers l’autre. Le titre Twinless prend alors tout son sens : il ne s’agit pas seulement de perdre un jumeau, mais une moitié de soi. Visuellement, Sweeney reste dans une esthétique modeste mais précise.
La photographie joue avec la lumière des intérieurs, comme pour souligner la chaleur artificielle des espaces où tout le monde prétend aller bien. Quelques faiblesses subsistent — une gestion inégale du rythme, des plans un peu sages — mais l’ensemble tient grâce à l’intelligence de la mise en scène. Le montage, nerveux, soutient les glissements de ton et garde le spectateur dans un état de tension légère, jamais relâchée. Le film aborde aussi des thèmes plus larges : la solitude contemporaine, la dépendance affective, la confusion identitaire. Sweeney ne cherche pas à faire une œuvre politique ou militante ; il s’intéresse à l’humain, à ses contradictions.
Son humour noir sert de refuge contre la tristesse, mais ne la gomme jamais. C’est cette sincérité qui rend Twinless si attachant, malgré ses imperfections. Dylan O’Brien offre ici un de ses meilleurs rôles. Son double portrait — celui du frère vivant et de celui qui hante — est d’une belle justesse. Il joue sur des nuances, entre retenue et vulnérabilité, sans jamais en faire trop. Sweeney, de son côté, assume un personnage inconfortable, parfois agaçant, mais toujours sincère. Leur duo forme une alchimie rare, celle de deux solitudes qui se reconnaissent sans parvenir à se sauver. Certains spectateurs risquent de rester perplexes face à la tournure du film.
Twinless ne suit pas les codes classiques : il préfère déranger, provoquer un léger vertige. Mais c’est précisément ce déséquilibre qui le rend mémorable. En refusant de choisir entre la comédie et le drame, Sweeney signe un film sur l’ambiguïté même du deuil : rire ou pleurer, avancer ou se figer. La dernière partie, plus introspective, conclut sur une note à la fois douce et amère. Pas de grand message, pas de rédemption, juste cette idée que la perte ne disparaît jamais vraiment — elle se transforme, elle habite nos gestes, nos mots, nos maladresses.
Note : 7.5/10. En bref, Twinless est un film sur la mort qui parle surtout de la vie, sur le lien humain quand tout semble se délier. À sa manière, James Sweeney rappelle qu’il est possible de rire au bord du gouffre, et que parfois, c’est la seule façon de ne pas y tomber.
Prochainement en France
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