6 Novembre 2025
Yoroï // De David Tomaszewski. Avec Orelsan, Clara Choï et Kazuya Tanabe.
Je ne vais pas faire semblant : j’étais vraiment curieux de découvrir Yoroï, l’étrange objet filmique porté par Orelsan et réalisé par David Tomaszewski. L’idée d’un rappeur qui transforme ses tourments en film de samouraï hanté croisé avec un récit introspectif, le tout nourri de folklore japonais, avait quelque chose de suffisamment improbable pour mériter qu’on s’y intéresse. On n’a pas tous les jours un film français qui mélange paternité anxieuse, yokai, armure maudite, scènes d’action, punchlines et auto-psychanalyse sous haute fantaisie visuelle. Verdict ? Yoroï n’est ni un désastre, ni une révélation. C’est un film instable, qui avance en zigzag, parfois brillant, parfois embarrassant, mais rarement fade.
Après une dernière tournée éprouvante, Aurélien décide de s'installer au Japon avec sa femme Nanako, enceinte de leur premier enfant. Alors que le jeune couple emménage dans une maison traditionnelle dans la campagne japonaise, Aurélien découvre dans un puits une armure ancestrale qui va réveiller d'étranges créatures, les Yokaïs.
Un vrai OVNI pop, coincé quelque part entre le clip de luxe, le film de thérapie déguisée et le délire de fan de culture japonaise. Et à défaut d’être totalement réussi, il est suffisamment singulier pour mériter le détour. Comme dans les films de transition d’artistes (The Weeknd dans Hurry Up Tomorrow est clairement un cousin de projet), Yoroï parle d’un cycle qui s’éteint, d’un artiste qui règle ses comptes avec lui-même avant de repartir à neuf. Ici, son alter ego cinématographique traîne une armure lourde au sens propre comme au figuré : la notoriété, les responsabilités qui l’étouffent, la peur d’être père, la sensation de ne plus être à la hauteur de son propre mythe.
Tout ça est mis en scène à travers un récit semi-fantastique inspiré par le folklore japonais, et on sent bien que ça vient d’un vrai attachement culturel, pas d’une tendance marketing. Orelsan a toujours eu un pied dans l’univers geek, manga, animés, jeux vidéo, mythologie nippone : il ne s’invente pas une passion de dernière minute pour l’esthétique. Sur le papier, c’est plutôt beau : un mec qui affronte son double maléfique, Orelsama, dans un combat intérieur mis en images comme un film de monstres. Le concept est limpide : le pire ennemi, c’est soi-même. Et même si ce n’est pas d’une originalité folle, ça fonctionne… par moments.
C’est là que Yoroï devient plus difficile à cerner. Ce n’est pas un vrai film d’action, pas vraiment un drame intime, pas complètement une satire, pas non plus une simple fantaisie geek. Le résultat, c’est une œuvre qui change constamment de ton, comme si elle cherchait à concilier trop de choses à la fois. Et ça se sent : je regarde quelque chose qui a du cœur, mais aussi du mal à exister clairement. Car oui, le film est ambitieux, mais souffre d’une structure assez tordue. Une première partie drôle, presque potache, avec beaucoup d’humour, de punchlines, de scènes absurdes. Puis le film se met à devenir sérieux, presque grave, et tombe un peu dans une introspection trop appuyée.
À force de vouloir dire quelque chose sur la création, la peur, l’identité, la paternité, le film finit parfois par donner l’impression d’expliquer plutôt que de faire ressentir. On retrouve alors les limites de l'excellent parolier face à un medium visuel : ce qu’Orelsan réussit parfaitement en chanson passe moins bien en récit dialogué. Là où Yoroï fonctionne bien, c’est quand Orelsan assume son rôle d’anti-héros. Il est lâche, pas très glorieux, fuyant, et le film ne cherche pas à le rendre « cool ». Au contraire, il le montre fatigué, dépassé, un peu toxique, collé dans une armure qui symbolise son propre ego. C’est plutôt intelligent, et il le joue avec une sincérité visible.
À l’inverse, certains seconds rôles peinent à exister. Le cas le plus évident concerne Clara Choï, qui incarne sa compagne enceinte. Elle semble perdue dans certains dialogues, comme si elle habitait un autre film. Et c’est dommage, parce que son personnage devrait être le cœur émotionnel du récit. David Tomaszewski vient du clip, et ça se voit immédiatement : les images sont belles, les plans sont travaillés, les ambiances visuelles claquent, parfois jusqu’à la démonstration. Il y a un vrai plaisir plastique, une recherche de style, un soin presque publicitaire dans la lumière et la composition. Mais dès qu’il s’agit d’action, le film perd en impact. Les combats sont propres, mais peu intenses.
Les effets sont soignés, mais souvent trop propres pour être inquiétants. C’est beau, mais ça ne vit pas assez. Et c’est exactement ça : Yoroï est un film tellement sûr de son rendu visuel qu’il en oublie parfois sa narration. Là, c’est indéniable : le film marque des points. Le rapport à la musique n’est pas plaqué, mais fluide, organique. Certains passages sont presque des clips intégrés au récit, et ce sont souvent les meilleurs. On retrouve la sensibilité musicale d’Orelsan, sa façon de faire cohabiter mélancolie et ironie. Et surtout, il y a de l’humour, beaucoup : référence à son propre succès, vannes sur lui-même, ego-trip transformé en auto-démolition comique.
Le film ne cherche pas à se rendre mythique. Il se moque de lui-même, et ça, ça fait du bien. Je ressors de Yoroï partagé. D'un côté, j’admire le geste, le courage de faire un film personnel, risqué, hors format. Le cinéma français manque cruellement de tentatives de ce genre. Et l’objet est assez sincère pour ne pas ressentir le calcul marketing. Mais d’un autre côté, le film ne tient pas sa promesse sur la longueur. Trop hésitant, trop démonstratif, trop collé à l’esthétique clip. Le propos est juste mais trop martelé, les idées visuelles fortes mais mal intégrées au récit.
Note : 5.5/10. En bref, quand Orelsan met son mal-être en armure : un film bancal, curieux, mais franchement intéressant.
Sorti le 29 octobre 2025 au cinéma
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