17 Décembre 2025
Good Fortune // De Aziz Ansari. Avec Aziz Ansari, Seth Rogen et Keanu Reeves.
Avec Good Fortune, Aziz Ansari passe un cap important : celui du premier long-métrage pour le cinéma. Après le succès critique de Master of None, l’attente était réelle autour de ce projet qui mélange comédie, fantastique et commentaire social. Sur le papier, tout semblait réuni pour tenir un film malin et attachant : un ange gardien un peu paumé, un héros fauché coincé dans la spirale des petits boulots, un patron richissime déconnecté du réel, et un concept de vis ma vie propice aux situations absurdes. Le résultat est loin d’être catastrophique, mais laisse un sentiment de rendez-vous manqué.
L'ange Gabriel décide d’intervenir dans la vie d’un travailleur précaire et d’un homme fortuné.
L’histoire de Good Fortune repose sur un postulat simple. Gabriel, ange gardien de seconde zone, se donne pour mission de sauver Arj, un homme épuisé par une vie de galères et d’emplois précaires. Persuadé que le mal-être d’Arj vient de son manque d’argent, Gabriel décide de lui montrer ce que donne une existence luxueuse. Pour cela, il provoque un échange de vies entre Arj et Jeff, un investisseur richissime qui n’a jamais manqué de rien. Une idée classique, déjà vue ailleurs, mais qui pouvait encore fonctionner avec un regard un peu acide ou décalé.
Le problème principal de Good Fortune tient justement à ce regard. Aziz Ansari semble vouloir dire beaucoup de choses à la fois : parler des inégalités sociales, du capitalisme agressif, de la gig economy, du mythe du bonheur lié à la réussite matérielle. Ces thèmes sont présents, clairs, assumés. Peut-être trop. Le film appuie constamment là où le message est déjà compris, au point d’en oublier d’exploiter pleinement son potentiel comique. Le body swapping, élément central du récit, reste étonnamment sous-utilisé. Les situations qui en découlent sont sages, attendues, parfois même anecdotiques. Pourtant, le début du film laisse espérer mieux. La rencontre entre Arj et Gabriel fonctionne grâce à une vraie complicité de jeu.
Aziz Ansari reste fidèle à ce qu’il sait faire : incarner des personnages un peu perdus, ironiques, souvent touchants sans chercher à forcer l’émotion. Arj est crédible dans son épuisement, dans sa résignation tranquille face à un système qui l’use. Le portrait de cette précarité moderne, faite d’applications, de petits boulots absurdes et d’humiliations ordinaires, est d’ailleurs l’un des aspects les plus justes du film. Face à lui, Keanu Reeves surprend dans un registre inhabituel. Son ange Gabriel est naïf, maladroit, presque enfantin. L’acteur joue clairement à contre-emploi, loin de ses figures héroïques habituelles. Ce décalage amuse, surtout dans les premières apparitions.
L’idée de spécialiser chaque ange dans un problème précis, comme les textos au volant, apporte une touche absurde bienvenue. Malheureusement, cette piste reste peu exploitée visuellement et scénaristiquement. Les scènes célestes manquent de folie et donnent souvent l’impression d’un décor fonctionnel, sans vraie personnalité. Seth Rogen, dans le rôle de Jeff, apporte une énergie différente. Son personnage de riche déconnecté, habitué à tout obtenir sans effort, fonctionne surtout lorsqu’il se retrouve confronté à la réalité du quotidien d’Arj. Ces moments-là génèrent quelques sourires, parfois plus. Rogen sait rendre son personnage moins caricatural qu’il n’y paraît, même si son arc narratif reste très balisé.
La prise de conscience sociale suit un chemin attendu, sans surprise ni vraie remise en question. Le film tente aussi une romance avec le personnage incarné par Keke Palmer. L’actrice apporte une présence chaleureuse, mais l’écriture ne lui laisse pas beaucoup d’espace. Cette relation peine à convaincre, faute de développement et de vraie alchimie. Elle sert surtout de relais au discours social du film, notamment autour des luttes collectives et syndicales, mais reste en surface. Sur le plan de la mise en scène, Good Fortune souffre d’un manque de relief. Aziz Ansari filme proprement, sans faute majeure, mais sans véritable audace.
Le rythme est irrégulier, avec un ventre mou assez marqué dans la seconde partie. Certaines idées auraient mérité plus de nervosité, d’autres un vrai lâcher-prise comique. Le film donne parfois l’impression de s’excuser d’être une comédie, comme s’il craignait de ne pas être pris au sérieux. Et c’est peut-être là que le bât blesse. Good Fortune veut faire réfléchir, émouvoir, faire rire, mais n’ose jamais aller franchement dans une direction. Le ton reste constamment inoffensif, presque trop poli. Les angles les plus mordants sont esquivés, les situations les plus absurdes freinées avant d’exploser. Même le dernier acte, pourtant riche en possibilités, se conclut de manière rapide et assez convenue.
Malgré tout, difficile de rejeter complètement Good Fortune. Le film dégage une sincérité réelle. Les intentions sont louables, l’empathie est bien là, et certaines scènes fonctionnent grâce à l’énergie du casting. Keanu Reeves, notamment, reste un plaisir à suivre, même lorsque son arc est abrégé trop vite. Aziz Ansari montre aussi qu’il a quelque chose à dire, même s’il cherche encore la bonne forme pour le dire pleinement au cinéma. Good Fortune est donc une comédie sympathique mais inaboutie, portée par de bonnes idées et freinée par une prudence excessive. Le film ne manque ni de cœur ni de sujets, mais il manque de mordant et de folie pour vraiment marquer les esprits. Une première tentative honnête derrière la caméra, qui donne surtout envie de voir Aziz Ansari revenir avec un projet plus audacieux, moins sage, et plus confiant dans le pouvoir du rire.
Note : 5.5/10. En bref, Good Fortune est donc une comédie sympathique mais inaboutie, portée par de bonnes idées et freinée par une prudence excessive. Le film ne manque ni de cœur ni de sujets, mais il manque de mordant et de folie pour vraiment marquer les esprits.
Sorti le 15 décembre 2025 directement en VOD
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