6 Février 2026
Cervantès avant Don Quichotte // De Alejandro Amenábar. Avec Julio Peña (III), Alessandro Borghi et Miguel Rellán.
Avec Cervantès avant Don Quichotte, Alejandro Amenábar s’attaque à un épisode méconnu mais décisif de la vie de l’écrivain espagnol : ses cinq années de captivité à Alger, à la fin du XVIᵉ siècle. Le projet intrigue d’emblée. Plutôt qu’un biopic classique retraçant une carrière littéraire, le film se concentre sur une période trouble, faite d’enfermement, de violence, d’attente et de récits. Une zone grise de l’Histoire, idéale pour mêler faits avérés et fiction assumée. Le point de départ est solide. Miguel de Cervantès, capturé par des corsaires barbaresques après la bataille de Lépante, est retenu prisonnier à Alger.
En 1575, Miguel de Cervantès est capturé par le sultan d’Alger. Retenu prisonnier, Cervantès invente chaque jour des récits d’aventures qui fascinent tour à tour ses codétenus et le sultan. L’histoire vraie de l’auteur de DON QUICHOTTE.
Blessé, sans père, loin de sa Castille natale, il devient un esclave parmi d’autres dans une cité alors dominée par l’Empire ottoman. Amenábar s’appuie sur des éléments historiques bien documentés : les tentatives d’évasion répétées, la durée de la captivité, les conditions de détention, et la place stratégique d’Alger dans le bassin méditerranéen de l’époque. Le film prend soin de rappeler ce contexte rarement traité au cinéma, et c’est déjà l’un de ses intérêts majeurs. La reconstitution d’Alger au XVIᵉ siècle est d’ailleurs l’un des aspects les plus réussis du film. Les ruelles de la kasbah, les marchés, les bains, les intérieurs, les lieux de pouvoir donnent vie à une ville grouillante, rude et fascinante.
La photographie, chaleureuse sans être trop appuyée, enveloppe les personnages dans une lumière souvent dorée, presque poussiéreuse, qui renforce l’impression d’un monde à la fois clos et foisonnant. Le soin apporté aux décors et aux costumes permet une immersion crédible dans cette Méditerranée violente, marquée par les conflits religieux, la piraterie et l’esclavage. Julio Peña Fernández (vu dans la série Berlin sur Netflix) incarne un Cervantès jeune, fragile, mais déjà habité par un imaginaire débordant. Loin de l’image figée de l’écrivain monumental, le film le montre hésitant, parfois naïf, souvent dépassé par les événements. Ce choix fonctionne plutôt bien : le futur auteur de Don Quichotte n’est pas encore une figure, mais un homme qui observe, encaisse et raconte pour survivre.
Le récit s’organise alors autour de cette idée centrale : l’imagination comme refuge, comme arme douce face à l’oppression. Face à lui, Alessandro Borghi campe le pacha d’Alger, geôlier puissant et ambigu. La relation qui se noue entre les deux hommes constitue le cœur dramatique du film. Amenábar joue clairement avec la tension entre maître et captif, domination et fascination, autorité et écoute. Les scènes où Cervantès raconte des histoires pour gagner du temps, détourner la violence ou simplement exister rappellent une structure proche des Mille-et-une Nuits. Le conte devient une monnaie d’échange, un espace de liberté mentale dans un monde verrouillé.
C’est aussi là que le film prend le plus de libertés avec l’Histoire. La dimension sentimentale, voire amoureuse, entre Cervantès et le pacha relève davantage de l’extrapolation que du fait avéré. Amenábar assume ce choix, quitte à froisser les puristes. Cette romance supposée est filmée avec une certaine délicatesse, sans lourdeur, et les deux acteurs parviennent à rendre crédible cette attraction faite de regards, de silences et de non-dits. Même si cette approche peut sembler anachronique ou discutable, elle s’inscrit dans la logique du film, qui cherche avant tout à parler de désir de liberté et de reconnaissance. Le problème, c’est que Cervantès avant Don Quichotte reste souvent prisonnier de ses intentions.
Le film veut dire beaucoup de choses : l’importance de la culture, le rejet du fanatisme, la rencontre de l’autre, la naissance de la création artistique. Tout est posé clairement, parfois trop. La mise en scène, très appliquée, manque de relief et de surprise. Amenábar illustre ses idées plus qu’il ne les fait réellement vivre. Certaines scènes donnent l’impression de répéter les mêmes enjeux avec des variations minimes, ce qui alourdit le rythme. La durée n’aide pas. Avec plus de deux heures au compteur, le film aurait gagné à être resserré. Plusieurs séquences semblent étirer artificiellement un récit déjà limpide, au point de diluer l’émotion. Le scénario avance par cycles, avec un sentiment de redondance qui finit par freiner l’immersion.
L’évolution du personnage de Cervantès, pourtant centrale, paraît parfois trop soulignée, comme si le film craignait de ne pas être compris. Pourtant, malgré ces limites, Cervantès avant Don Quichotte reste un film intéressant. Il a le mérite de s’écarter du biopic académique pour proposer une réflexion sur la naissance d’une œuvre à partir de la contrainte, de la douleur et de l’enfermement. Le film ne raconte pas comment Cervantès a écrit Don Quichotte, mais comment un homme a appris à regarder le monde autrement avant de le transformer en fiction. Amenábar retrouve ici son versant humaniste, déjà présent dans Agora, avec cette conviction que la culture et le récit peuvent adoucir les rapports humains, même dans les contextes les plus violents.
Cette vision peut sembler un peu simpliste, mais elle donne au film une cohérence et une sincérité qui le rendent attachant. Au final, Cervantès avant Don Quichotte est une fresque historique soignée, parfois trop sage, souvent instructive, et portée par deux acteurs investis. Un film imparfait, plus illustratif que véritablement incarné, mais qui éclaire une période méconnue de la vie de l’écrivain et rappelle que la fiction naît parfois là où la liberté manque le plus. Une œuvre qui ne tient pas toutes ses promesses, mais qui mérite l’attention des amateurs de cinéma historique et de récits sur la création artistique.
Note : 6.5/10. En bref, Cervantès avant Don Quichotte est une fresque historique soignée, parfois trop sage, souvent instructive, et portée par deux acteurs investis. Un film imparfait, plus illustratif que véritablement incarné, mais qui éclaire une période méconnue de la vie de l’écrivain.
Sorti le 1er octobre 2025 au cinéma - Disponible en VOD
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