Critique Ciné : Le Grand Phuket (2026)

Critique Ciné : Le Grand Phuket (2026)

Le Grand Phuket // De Liu Yaonan. Avec Li Rongkun, Yang Xuan et Kang Hang.

 

Avec Le Grand Phuket, Liu Yaonan signe un premier long métrage discret, imparfait, mais traversé par une vraie envie de capter quelque chose de fragile : l’adolescence dans une Chine en pleine mutation. Le titre peut induire en erreur, car il n’est jamais question de Thaïlande ici. Le film se déroule bien en Chine, dans une grande ville du sud, au cœur d’un quartier populaire promis à la destruction. C’est dans cet environnement instable que le réalisateur suit le quotidien d’un garçon de 14 ans, solitaire, un peu à part, confronté à un monde qui change plus vite que lui. Le point de départ semble assez classique : un adolescent mal dans sa peau, une scolarité compliquée, des rapports difficiles avec les autres et une famille qui fait ce qu’elle peut. 

 

Li Xing, 14 ans, vit dans le sud de la Chine, dans le district de Great Phuket, en pleine reconstruction. Il s'entend mal avec sa mère, qui refuse de quitter la maison familiale vouée à la destruction. Le collège où il étudie ne lui apporte que des ennuis. Un jour, il trouve un refuge souterrain où il peut échapper à sa vie d'adolescent et où d'étranges événements se produisent…

 

Sur le papier, Le Grand Phuket s’inscrit clairement dans la lignée des récits d’apprentissage déjà vus, notamment dans le cinéma chinois récent. Pourtant, le film trouve une certaine singularité dans sa manière de regarder ces thèmes, moins par l’intrigue que par l’atmosphère qu’il installe. Liu Yaonan choisit de placer son personnage dans un décor très fort : un quartier périphérique en cours de démolition. Les immeubles éventrés, les rues poussiéreuses, les espaces vides qui remplacent peu à peu les lieux de vie donnent au film une identité visuelle marquée. Cette urbanisation brutale devient le miroir direct de l’état intérieur du jeune héros, coincé entre l’enfance et l’âge adulte, sans repères solides. 

 

Le quartier disparaît, et avec lui une certaine idée de l’enfance et de la stabilité. La mise en scène privilégie une approche proche du réel. La caméra observe, souvent à distance, le quotidien du garçon : l’école, les trajets, les silences à la maison, les moments d’ennui. Par moments, Le Grand Phuket donne presque l’impression de basculer du côté du documentaire. Cette impression est renforcée par un scénario volontairement minimaliste, qui avance par fragments et laisse de nombreux vides. Certaines situations ne sont pas expliquées, certains liens restent flous, et le film n’essaie jamais de tout clarifier. Ce choix narratif peut dérouter. Il arrive que le spectateur se demande si certaines scènes relèvent du réel ou de la perception du jeune garçon. 

 

Mais cette incertitude fait aussi partie de l’expérience proposée. Le film s’intéresse moins aux faits qu’aux sensations : le malaise, la solitude, la confusion propre à l’adolescence. À ce titre, l’utilisation ponctuelle de séquences animées fonctionne plutôt bien. Ces parenthèses oniriques traduisent les rêves, les peurs et les désirs du personnage principal, sans chercher à les rationaliser. Le film réussit particulièrement son portrait de l’adolescent. Le jeune acteur livre une interprétation sobre et crédible, sans jamais forcer l’émotion. Son mal-être passe par des gestes simples, des regards, des silences. Le corps en transformation, la gêne face aux autres, l’impression que tout va trop vite sont traités avec une certaine justesse. 

 

Le personnage n’est jamais idéalisé, ni transformé en symbole appuyé, ce qui rend son parcours d’autant plus touchant. Sur le plan visuel, Le Grand Phuket se distingue par une lumière souvent chaude, presque douce, qui contraste avec la dureté du décor. Cette opposition crée une ambiance particulière, à la fois mélancolique et apaisée. La caméra prend le temps de capter les visages, les lieux, les instants suspendus. Certaines scènes dégagent une vraie délicatesse, même si l’ensemble reste parfois trop sage, trop enfermé dans ses intentions. C’est sans doute là que le film montre ses limites. À force de retenue et de minimalisme, Le Grand Phuket peine parfois à provoquer une émotion plus forte. 

 

Le récit semble prisonnier de son dispositif, comme s’il n’osait jamais réellement dépasser l’observation. Le scénario manque d’ampleur, et le dénouement laisse une impression d’inachevé. La fin, peu satisfaisante, donne le sentiment que le film s’arrête plus qu’il ne se conclut. Malgré ces défauts, le film conserve une vraie cohérence. Il avance par touches successives, comme un carnet de souvenirs ou un poème visuel sur l’adolescence. Les thèmes abordés — l’école, l’amitié, la famille, la découverte des sentiments, la perte de repères — s’entrelacent sans hiérarchie claire, à l’image de la vie du personnage principal. Tout ne fonctionne pas, mais l’ensemble reste sincère. 

 

Le Grand Phuket vaut aussi pour ce qu’il montre du quotidien de familles chinoises populaires, rarement mises en avant de cette manière. Sans discours appuyé ni démonstration politique frontale, le film témoigne des transformations urbaines et sociales en cours, et de leur impact sur les individus les plus jeunes. Le regard porté sur ces familles est respectueux et sans jugement, ce qui renforce l’aspect humain du récit. En tant que premier long métrage, Le Grand Phuket laisse entrevoir un potentiel intéressant chez Liu Yaonan. La mise en scène est déjà maîtrisée sur certains aspects, l’univers visuel est affirmé, et la sensibilité du regard ne fait aucun doute. 

 

Le film aurait sans doute gagné à affirmer davantage son récit et à prendre plus de risques émotionnels, mais il reste une œuvre honnête, parfois touchante, souvent contemplative. Sans être totalement abouti, Le Grand Phuket s’impose comme un témoignage sensible sur une jeunesse en perte de repères, prise entre un monde ancien qui disparaît et un futur incertain. Un film imparfait, mais habité, qui parle moins de grands événements que de petites fractures intimes, et qui laisse derrière lui une impression douce-amère, à l’image de l’adolescence qu’il décrit.

 

Note : 5.5/10. En bref, chronique sensible d’une adolescence perdue dans une Chine qui se transforme.

Sorti le 4 février 2026 au cinéma

 

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