21 Avril 2026
La corde au cou // De Gus Van Sant. Avec Bill Skarsgård, Dacre Montgomery et Colman Domingo.
On connaît tous ce sentiment : on s’installe devant un film avec un pitch en or, on s’attend à une montée d'adrénaline, et finalement, on se retrouve à vérifier l'heure sur son téléphone. C’est un peu le piège dans lequel tombe La corde au cou, le dernier long-métrage de Gus Van Sant. Pourtant, sur le papier, le projet avait tout pour être le thriller de l'année. Imaginez un peu : une affaire réelle qui a scotché l’Amérique des années 70, un homme poussé à bout par le système financier et une prise d’otage diffusée quasiment en direct. C’est le cocktail parfait pour un drame social tendu, mais à l'arrivée, la sauce a un peu de mal à prendre.
Ceci est l’histoire vraie de Tony Kiritsis, un homme ruiné à cause d’un emprunt. A Indianapolis, le 8 février 1977, il kidnappe le fils du courtier responsable de sa situation. Il réclame 5 millions de dollars et des excuses. La prise d’otage va durer 63 heures, sous les yeux de la télévision locale, puis nationale. L’Amérique se passionne pour cette affaire. Chacun choisit son camp. Tony est-il un criminel, ou simplement une victime qui réclame justice ?
L’histoire nous plonge dans les baskets de Tony Kiritsis. Le gars n’est pas un criminel de carrière, c’est juste un type ordinaire qui a vu son rêve immobilier s’effondrer. Persuadé d'avoir été baladé par une boîte de crédit peu scrupuleuse, il finit par craquer. Sa solution ? Enlever le fils du patron de la société qu'il juge responsable de sa ruine. Ce qui suit est une impasse de trois jours où Tony garde sa victime sous la menace d’un fusil, la gâchette reliée à son propre cou par une corde, tout en exigeant des excuses publiques et l’annulation de ses dettes. C’est visuellement fort, c'est symbolique, et pourtant, le film choisit de traiter cette poudrière avec une zenitude assez déroutante.
Dès les premières minutes, on comprend que Gus Van Sant ne veut pas faire du grand spectacle hollywoodien. Le réalisateur préfère l'observation presque clinique à l'action pure. C’est un choix artistique respectable, mais qui pose un vrai problème de rythme. Une prise d'otage, par définition, c'est censé être étouffant. Ici, la tension s’évapore assez vite. On tourne en rond dans cet appartement, les dialogues entre Tony et son otage se répètent et on finit par avoir l'impression de faire du surplace. C’est frustrant parce que le potentiel émotionnel est là, tapi dans l’ombre, mais le scénario refuse de l’exploiter pleinement. On reste spectateur d'un événement au lieu d'être embarqué dedans.
Heureusement, tout n'est pas plat dans ce tableau. Le film brille par son esthétique. La reconstitution des années 70 est absolument impeccable. On sent l'odeur du tabac froid, on admire les papiers peints ringards et les grosses voitures d'époque sans jamais avoir l'impression d'être dans un catalogue de mode vintage. Gus Van Sant a ce talent pour capturer une atmosphère, un grain d'image qui donne presque un aspect documentaire au récit. C’est beau, c’est authentique, et cela donne une vraie crédibilité historique à l'ensemble. On s’y croirait, vraiment. Au milieu de ce décor, il y a Bill Skarsgård. L'acteur, qu’on a l’habitude de voir dans des rôles plus sombres ou fantastiques, livre ici une partition assez bluffante.
Il incarne un Tony Kiritsis fragile, au bord de l'implosion, mais aussi étrangement humain. On oscille constamment entre l'envie de le plaindre et la peur de ses réactions imprévisibles. C’est lui qui porte le film sur ses épaules. Le souci, c'est que le script reste un peu trop en surface. On aimerait creuser davantage sa psychologie, comprendre ses failles intérieures, mais le film préfère garder une certaine distance, comme s'il avait peur de trop prendre parti pour ce "justicier" autoproclamé. C’est d’ailleurs là que le bât blesse : le film semble hésiter sur son propre message. Il veut critiquer le système bancaire, dénoncer le voyeurisme des médias qui se jettent sur le drame comme des vautours, tout en dressant le portrait d'un anti-héros.
À force de vouloir courir plusieurs lièvres à la fois, le propos se dilue. Même les seconds rôles en pâtissent. Voir un Al Pacino crédité au générique pour un rôle aussi anecdotique, c'est presque un crève-cœur. Les personnages secondaires servent plus de fonctions narratives que de véritables êtres humains de chair et de sang. La police et les journalistes font leur job, mais ils manquent cruellement de relief. Techniquement, la mise en scène est très sage, peut-être trop pour un sujet aussi volcanique. Gus Van Sant évite les artifices, ce qui est tout à son honneur, mais dans un thriller, on a besoin de ce petit quelque chose qui nous fait serrer les accoudoirs.
Ici, la caméra observe tranquillement, sans jamais bousculer le spectateur. Le montage essaie bien d'insuffler un peu de dynamisme avec quelques images d'archives bien senties, mais la structure linéaire du film finit par peser sur la longueur. Alors, quel bilan tirer de La corde au cou ? C’est un film qui se laisse regarder, sans aucun doute. On apprécie la performance de Skarsgård et le soin apporté à l'image. Mais on ne peut s’empêcher de sortir de la salle avec un petit goût d'inachevé. On est loin de l'intensité dramatique qu'un tel fait divers aurait pu générer. En refusant de trancher, en évitant de prendre des risques narratifs, le film finit par devenir aussi neutre que les rapports de police de l'époque.
C'est dommage, car l'histoire de Tony Kiritsis méritait sans doute un traitement un peu plus viscéral, un peu plus engagé. Au lieu de nous serrer la gorge, cette corde finit par nous laisser un peu trop d'air, au point qu'on finit par s'en détacher. Un rendez-vous manqué, mais une curiosité pour ceux qui aiment les ambiances rétro et les portraits d'hommes brisés.
Note : 5/10. En bref, porté par une performance habitée de Bill Skarsgård et une esthétique vintage impeccable, le film peine pourtant à transformer ce fait divers explosif en un thriller véritablement haletant. En choisissant une approche trop clinique et contemplative, Gus Van Sant livre un drame soigné mais étrangement plat, qui effleure ses thèmes sociaux sans jamais réussir à faire monter la tension.
Sorti le 15 avril 2026 au cinéma
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