4 Juin 2026
Beginnings // De Jeanette Nordahl. Avec Trine Dyrholm, David Dencik et Pernille Fischer Christensen.
On s'est tous déjà posé la question : qu'est-ce qui retient deux personnes ensemble quand tout est déjà fini ? C’est précisément sur cette ligne de crête inconfortable que s’avance Beginnings, le long-métrage de la réalisatrice danoise Jeanette Nordahl. Elle y dissèque l’intimité d'un couple au moment exact où les valises sont prêtes, mais où le destin décide de rebattre les cartes de la pire des manières. L'histoire commence là où d'autres se terminent. Ane et Thomas divorcent. C’est acté, c’est propre, Thomas a déjà sa nouvelle vie qui l'attend ailleurs et s’apprête à vider définitivement les lieux. Sauf que le quotidien n’obéit pas aux plannings de séparation.
Un couple est forcé de faire face à de nouvelles réalités, il trouve de l'espoir dans des lieux inattendus.
Un accident vasculaire cérébral frappe Ane de plein fouet, balayant instantanément le futur que chacun s'était imaginé. En un instant, la rupture est mise sur pause, et le domicile familial redevient le théâtre d’une cohabitation forcée. Avec un tel pitch, on pouvait légitimement craindre le pire, une sorte de mélodrame larmoyant calibré pour arracher des larmes. Heureusement, la cinéaste choisit une approche beaucoup plus feutrée. Ici, pas de grands éclats de voix ni de violons larmoyants pour forcer l'émotion. Ce qui intéresse la caméra, ce sont les silences pesants, les regards en biais et tout ce qui se joue sous la surface des conversations ordinaires.
C’est souvent très juste, parfois déstabilisant, mais cela sonne profondément vrai. La grande force de Beginnings repose incontestablement sur son duo d'acteurs, et plus particulièrement sur la performance de Trine Dyrholm. Elle incarne cette femme farouchement indépendante, prof active et habituée à tout gérer, qui se retrouve soudainement privée de l’usage de son corps. Devoir dépendre des autres pour les gestes les plus élémentaires est une humiliation que le film ne cherche jamais à édulcorer. Trine Dyrholm excelle à faire ressentir cette rage intérieure, cette frustration immense de celle qui refuse qu'on la prenne en pitié. Ce qui rend le personnage d’Ane aussi marquant, c’est qu'elle n'est pas parfaite.
Le scénario a la bonne idée d’en faire une héroïne parfois injuste, cassante avec ses filles et franchement agressive avec son futur ex-mari. Cette absence de complaisance fait un bien fou. Sa reconstruction n’a rien d’une belle ligne droite inspirante. C'est un chemin chaotique, fait de rechutes, de découragements profonds et de victoires microscopiques. En face, David Dencik donne une superbe réplique en incarnant un Thomas tiraillé. On sent le poids de sa culpabilité et de sa responsabilité. Comment partir quand l’autre s’effondre ? Le film explore cette zone grise où le devoir commence à ressembler à de l'affection, et où la frontière entre l'amour et la solidarité devient floue.
Peut-on vraiment reconstruire un couple sur les décombres d'une maladie ? C’est d'ailleurs là que le film suscite mes plus grandes réserves. Jeanette Nordahl semble parfois glisser vers l'idée que le drame médical pourrait servir de ciment pour recoller les morceaux du couple. Cette trajectoire sentimentale paraît un peu rapide, voire artificielle, compte tenu des rancœurs accumulées avant l’accident. Heureusement, la mise en scène compense ces quelques facilités scénaristiques par une économie de mots bienvenue. Les scènes les plus fortes sont celles où les personnages ne passent pas par de longs discours, laissant leurs corps exprimer la gêne ou la complicité retrouvée.
Visuellement, le choix des tons froids et épurés colle parfaitement à l’ambiance de cette maison devenue prison, puis refuge. La demeure familiale fonctionne comme un miroir de leur histoire, un lieu chargé de souvenirs théâtralisant leur impossible séparation. De plus, le long-métrage prend le temps de filmer le quotidien brut de la rééducation. Les séances de kiné, la lourdeur administrative et le changement de regard des autres ne sont pas de simples détails de décor, ils donnent une vraie matière concrète au récit. Tout n’est pas irréprochable pour autant. Le film pèche un peu du côté de ses personnages secondaires. Les deux filles du couple, pourtant au cœur de cette tempête émotionnelle, restent trop souvent au second plan.
On devine leur détresse, mais leurs trajectoires individuelles sont à peine esquissées. Même constat pour la nouvelle compagne de Thomas, qui n'existe que pour faire avancer l'intrigue sans jamais obtenir une réelle épaisseur humaine. Le rythme pourra aussi en décourager certains. Le film prend son temps, beaucoup de temps, quitte à donner l’impression de tourner en rond dans sa partie centrale. Mais si l'on accepte de se laisser porter par cette lenteur nordique, Beginnings offre un instantané d'une grande sincérité sur la fragilité de nos vies.
Note : 6/10. En bref, on retient moins l’histoire de ce couple à la dérive que le combat de cette femme pour préserver sa dignité. Jeanette Nordahl signe une œuvre imparfaite mais profondément digne, portée par une interprétation magistrale. Un drame intimiste qui évite les pièges du pathos pour mieux interroger ce qui subsiste en nous lorsque tout s’écroule.
Prochainement en France
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