Critique Ciné : Le Vertige (2026)

Critique Ciné : Le Vertige (2026)

Le Vertige // De Quentin Dupieux. Avec Alain Chabat, Jonathan Cohen, Anaïs Demoustier et Jean-Marie Winling.

 

Quentin Dupieux aime nous surprendre là où on ne l'attend pas, et avec Le Vertige, il franchit un nouveau cap en signant son tout premier film d’animation. Autant le dire de suite, le mot animation prend ici un sens très particulier. On est loin, très loin des standards lisses et parfaits des grands studios d'aujourd'hui. Le réalisateur choisit délibérément de prendre le contre-pied absolu de la modernité technique en nous plongeant dans une esthétique rudimentaire. Visuellement, le film évoque immédiatement les graphismes pixelisés et géométriques des tout premiers jeux vidéo en trois dimensions qui tournaient sur nos consoles à la fin des années quatre-vingt-dix. 

 

Jacques se rend chez son ami Bruno pour lui annoncer une nouvelle importante : l’humanité toute entière vit dans une simulation…

 

C'est un parti pris visuel fort, audacieux, qui capte l’attention dès les premières secondes, même s'il finit par montrer ses limites sur la longueur. L’intrigue démarre de manière assez simple mais percutante. On suit Jacques, un homme ordinaire qui débarque un beau jour chez son ami Bruno avec une annonce totalement folle : d'après lui, leur monde n’existe pas, il s'agit en réalité d’une gigantesque simulation informatique. À partir de ce point de départ digne d'un épisode de science-fiction rétro, Quentin Dupieux tisse une fable étrange sur nos illusions, la perception du réel et le vide existentiel. Ce thème de la simulation n'a rien d'inédit dans l'histoire du cinéma, mais il se fond à la perfection dans le cinéma de Dupieux. 

 

Depuis des années, le cinéaste s'amuse à distordre la réalité à coups de situations surréalistes où l’absurde prend le contrôle. Le Vertige s'inscrit en ligne droite dans cette philosophie. La grande force du projet réside dans l'harmonie parfaite entre le fond et la forme. Les graphismes volontairement datés viennent constamment appuyer l'idée que ce monde est faux, artificiel et fragile. Les deux personnages principaux évoluent au milieu de décors minimalistes, de bugs d’affichage et d’anomalies visuelles permanentes. Cette esthétique vieillotte et anguleuse dépasse le simple statut de gadget visuel pour devenir un rouage essentiel de la narration. Il est évident que l’aspect visuel du Vertige ne fera pas l’unanimité. 

 

Conçu à partir de captures de mouvements réels adaptées en images numériques low-cost, le film affiche des silhouettes polygonales aux articulations rigides. Pourtant, cette raideur apporte une vraie coherence au récit. Le doute permanent qui habite Jacques et Bruno est alimenté par la bizarrerie du décor qui les entoure. Certaines séquences deviennent franchement savoureuses grâce à cette direction artistique artisanale. Les maladresses d'animation, qu'elles soient de vrais accidents de fabrication ou des éléments minutieusement calculés par Dupieux, déclenchent un comique de situation inédit. Voir des avatars numériques avoir des collisions physiques improbables ou des bugs de texture crée un décalage permanent avec la gravité de leurs discussions. 

 

On comprend rapidement que le réalisateur privilégie le concept pur et le charme de l'accident à la perfection technologique. Pour donner vie à ces enveloppes virtuelles un peu froides, Dupieux a eu la brillante idée de faire appel à un casting vocal de haut vol. Alain Chabat et Jonathan Cohen prêtent leurs voix aux deux compères, et leur complicité crève l'écran, même à travers des visages virtuels aux expressions limitées. Les deux comédiens parviennent sans peine à insuffler leur propre sens du timing, leur ironie naturelle et leur humanité à ces lignes de code mouvantes. L’essentiel du long-métrage repose sur leurs dialogues croisés, qui oscillent constamment entre la grande réflexion philosophique sur le sens de la vie et le non-sens le plus total. 

 

Leur aisance à rendre naturelles des répliques totalement lunaires porte littéralement le film. Anaïs Demoustier vient compléter ce tableau avec beaucoup de justesse, épaulée par quelques apparitions secondaires tout aussi étranges qui densifient cet univers à part. C'est pourtant là que le bât blesse. Si la curiosité est totale durant le premier tiers du film, le scénario commence rapidement à faire du surplace. On s'amuse de la découverte de ce monde pixelisé, des théories complotistes de Jacques et des bugs qui parsèment l'écran, mais le film peine à renouveler ses enjeux initiaux. Les discussions s’allongent, les mêmes dynamiques comiques reviennent en boucle et le récit donne la fâcheuse impression de stagner au milieu du chemin. 

 

C'est un paradoxe assez frappant : alors que le film est particulièrement court, dépassant à peine l'heure de visionnage, plusieurs scènes s'étirent en longueur et perdent de leur superbe. On reste avec le sentiment tenace que Dupieux tenait là un concept en or, mais qu'il n'a pas su, ou pas voulu, pousser le délire visuel et philosophique jusqu'à son terme, préférant rester dans une zone de confort un peu timide. Les habitués du cinéma du réalisateur ne seront pas totalement dépaysés pour autant et y retrouveront ses marques de fabrique. Le film distille cet humour à froid, fait de répétitions absurdes, de situations lunaires qui déboulent sans prévenir et de silences gênants. Certains moments de non-sens pur fonctionnent à merveille et provoquent de vrais éclats de rire. 

 

Mais comme souvent dans sa filmographie récente, le curseur de l'humour est très objectif et dépendra de la réceptivité de chacun face à ce genre d'expérimentations textuelles. Derrière la farce numérique, Dupieux glisse aussi quelques piques bien senties sur notre époque, notre dépendance maladive aux écrans et cette sensation diffuse de perte de repères dans un monde moderne de plus en plus dématérialisé. C’est une critique fine de la solitude contemporaine, mais elle reste malheureusement trop souvent survolée. Le Vertige est une proposition de cinéma singulière qui mérite le détour pour son audace formelle et son refus des normes actuelles. 

 

Voir un cinéaste français proposer une œuvre animée volontairement cassée et imparfaite à l’ère des effets visuels ultra-réalistes est un geste rafraîchissant. Dommage que l’écriture ne suive pas totalement le rythme de cette belle promesse visuelle. Le duo Chabat-Cohen fait des étincelles et le concept de simulation intrigue, mais le manque de développement et les baisses de régime empêchent le film de se hisser parmi les sommets de Quentin Dupieux. Reste une curiosité attachante, un petit ovni imparfait qui aurait mérité d'explorer ses obsessions de manière beaucoup plus radicale.

 

Note : 4.5/10. En bref, Le Vertige marque les débuts de Quentin Dupieux dans l'animation avec un style rétro en 3D des années 90 audacieux, où la complicité vocale d'Alain Chabat et Jonathan Cohen insuffle une vraie dynamique comique à cette fable sur la simulation informatique. Cependant, malgré un concept de départ captivant, le film s'essouffle rapidement et tourne en rond, laissant le spectateur sur sa faim face à un scénario qui manque de développement et d'ambition sur la durée.

Sorti le 10 juin 2026 au cinéma

 

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