Critique Ciné : Moss and Freud (2026, direct to SVOD)

Critique Ciné : Moss and Freud (2026, direct to SVOD)

Moss & Freud // De James Lucas. Avec Jasmine Blackborow, Derek Jacob et iEllie Bamber.

 

Franchement, sur le papier, le projet avait tout pour plaire. On parle quand même d'associer Kate Moss, l'icône absolue des podiums des années 90 et 2000 avec ses excès légendaires, et Lucian Freud, un monstre sacré de la peinture contemporaine, réputé pour ses portraits bruts et son caractère bien trempé. Quand ces deux mondes se croisent en 2002 pour donner naissance au célèbre tableau Naked Portrait, il y a de quoi imaginer un huis clos psychologique intense, plein de frictions et de secrets d'atelier. Pourtant, en regardant le film de James Lucas, on déchante assez vite. Le réalisateur a choisi la carte de la sagesse. Beaucoup trop de sagesse, d'ailleurs. 

 

La top model Kate Moss se lance dans un voyage de découverte de soi lorsque le célèbre artiste Lucian Freud lui propose de peindre son portrait.

 

Au lieu de plonger dans l'intimité de ces deux écorchés vifs, on se retrouve face à une œuvre ultra-protectrice, qui ressemble plus à une opération de communication pour lisser l'image des protagonistes qu'à une vraie immersion artistique. L'intrigue se concentre sur les neuf mois de pose de Kate Moss, alors enceinte. À l'époque, la presse britannique s'enflammait pour cette collaboration inattendue, imaginant toutes sortes d'histoires. Le long-métrage s'efforce immédiatement de calmer le jeu et de balayer le moindre soupçon d'ambiguïté. C'est précisément là que le bât blesse.

 

En refusant d'explorer les zones d'ombre, les rapports de force ou les contradictions flagrantes entre une star mondiale de la mode et un peintre au regard si cruel, le scénario arrondit les angles en permanence. Résultat, tout le monde devient incroyablement gentil. Kate Moss passe pour une jeune femme un peu perdue en quête de repères, tandis que Lucian Freud se transforme en grand-père excentrique et attachant. On est bien loin du peintre redouté et intimidant décrit par ses contemporains. À force de vouloir rendre les personnages sympathiques aux yeux du public, le long-métrage leur enlève toute leur substance et ce qui faisait justement leur sel.

 

Pour un film qui met en scène deux fortes têtes, le manque de tension est presque déconcertant. L'histoire tourne autour du pot sans jamais planter ses griffes dans le sujet. Les dialogues s'éternisent pour expliquer les ressentis des personnages au lieu de nous les faire ressentir à l'écran. On effleure des thèmes pourtant passionnants comme le statut de la muse, la fascination mutuelle ou la manière de filmer le corps des femmes, mais le récit passe toujours à autre chose avant que cela ne devienne intéressant. Même la création de la toile passe au second plan, ce qui reste un comble pour un film censé raconter la naissance d'une œuvre majeure.

 

Heureusement, les acteurs sauvent un peu la mise. Ellie Bamber s'en sort très bien dans le rôle de Kate Moss. Elle évite le piège de la caricature ou de l'imitation facile et parvient à capter la fragilité de la mannequin derrière sa façade de papier glacé. Son énergie donne un peu de relief à un ensemble qui en manque cruellement. Face à elle, Derek Jacobi prête son élégance naturelle à Lucian Freud. Le comédien fait du bon travail, mais l'écriture de son personnage le dessert. Son Freud est tellement adouci qu'on a du mal à croire qu'il s'agit de l'homme capable de perturber ses modèles par sa simple présence. On sent une peur constante de montrer ces deux icônes sous un jour un peu moins flatteur.

 

Visuellement, la production a du style. La mise en images joue intelligemment sur le contraste entre le strass des défilés et le calme poussiéreux de l'atelier d'artiste. Les plans dans les rues de Londres ou dans les galeries d'art apportent un vrai cachet visuel. Mais le problème de fond reste le même : tout est trop propre. Quand on regarde une toile de Lucian Freud, on voit de la texture, de la chair fatiguée, une vérité crue qui dérange. Le film fait exactement l'inverse en adoptant une esthétique léchée et rassurante. C'est tout le paradoxe de cette œuvre. On nous parle d'un peintre connu pour sa brutalité visuelle à travers une mise en scène totalement inoffensive. 

 

On nous montre une mannequin au parcours sulfureux en gommant tout ce qui faisait sa singularité. Par moments, on a presque l'impression de regarder un long clip promotionnel destiné à prouver que Kate Moss n'était pas qu'une simple jolie silhouette. L'intention est louable, mais cela tue toute velléité dramatique. Le tableau d'origine reste d'ailleurs bien plus captivant que le film qui s'en inspire. Cette peinture continue de faire parler, d'interroger notre rapport au corps et de bousculer le spectateur. Le long-métrage, lui, préfère observer tout cela de loin, sans se mouiller.

 

Note : 4.5/10. En bref, on ne peut pas dire que ce soit un ratage total, et c'est peut-être encore plus agaçant. C'est un travail appliqué, bien joué, esthétiquement correct, mais totalement dénué de prise de risque. James Lucas livre une version figée, presque muséale, d'une relation qui méritait tellement plus de mordant. Ce portrait croisé manque cruellement de relief et ne parvient jamais à s'approcher de la puissance créative de son modèle. Bref, un film sur des artistes provocateurs qui ne provoque absolument rien chez le spectateur.

Prochainement en France en SVOD

 

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