Critique Ciné : D'où vient le vent (2026)

Critique Ciné : D'où vient le vent (2026)

D’où vient le vent // De Amel Guellaty. Avec Eya Bellagha, Slim Baccar et Sondos Belhassen.

 

Quand on se lance dans un premier long-métrage, choisir la forme du road-movie est à la fois un pari excitant et un exercice à double tranchant. Avec D'où vient le vent, la réalisatrice tunisienne Amel Guellaty relève franchement le défi en nous embarquant sur les routes de son pays. Mais derrière la poussière des pistes et les kilomètres parcourus, c'est surtout le portrait d’une jeunesse en quête de repères qui se dessine sous nos yeux. Une jeunesse coincée entre l’envie viscérale de tout quitter et la réalité d’un quotidien qui tourne parfois en rond. Pour poser le décor, le point de départ est limpide. Alyssa n’a qu’une idée en tête : fuir la Tunisie pour s'inventer une vie de l'autre côté de la Méditerranée, en Europe. 

 

À Tunis, Alyssa et Mehdi, deux amis d’une vingtaine d’année, rêvent d’opportunités dans un pays traversé par des tensions sociales et politiques . Quand Alyssa découvre un concours d’art dont le prix est une résidence artistique à l’étranger, elle décide d’y inscrire Mehdi. Seul obstacle : le concours se tient à Djerba, à plus de 500 kilomètres. L’audace d’Alyssa va les pousser à prendre la route et leur destin en main, à la poursuite d’une vie meilleure.

 

Pour financer ce rêve d'exil, elle embarque son meilleur ami, Mehdi, dans un projet un peu fou : participer à un concours d’art dont le premier prix est une résidence artistique en Allemagne. Très vite, ce concours dépasse le simple enjeu de la création. Il devient leur bouée de sauvetage, un sésame pour l'inconnu, et surtout le prétexte parfait pour prendre la clé des champs. Le voyage s’impose rapidement comme le véritable moteur de l'histoire. C’est dans l’intimité de l’habitacle et au fil des arrêts que les masques tombent. Même si Mehdi apporte une belle profondeur au récit, c’est Alyssa qui capte toute la lumière. Sa soif de liberté frôle parfois l'inconscience, la poussant à prendre des décisions discutables qui bousculent son entourage. 

 

Ce côté impulsif, parfois agaçant mais profondément humain, la rend extrêmement vivante, même si certaines de ses réactions sentent un peu trop l'écriture scénaristique forcée. Ce qui fait que l’on s’attache immédiatement au film, c’est l’alchimie indéniable de ce binôme. La complicité entre Alyssa et Mehdi sonne incroyablement juste, on y croit dès les premières minutes. Ce qui me plaît particulièrement, c’est que le film évite l'écueil de la romance classique et prévisible. Leur relation oscille constamment entre l’amitié fraternelle et un sentiment plus complexe, une ambiguïté salvatrice qui apporte une vraie bouffée de fraîcheur à l'intrigue. Et puis, il y a la Tunisie, sublimée par la caméra. Ce trajet entre Tunis et Djerba n'est pas qu'un simple arrière-plan géographique. 

 

Les paysages traversés, des villages écrasés de chaleur aux étendues désertiques baignées d'une lumière douce, s’invitent comme un personnage à part entière. La mise en scène s’accorde le droit de ralentir, de contempler ces décors, installant une ambiance contemplative très agréable. Amel Guellaty parsème aussi son récit de petites touches poétiques et oniriques, des parenthèses visuelles intéressantes qui illustrent joliment les états d'âme de ses héros. Même si, pour être honnête, certains de ces effets visuels m'ont semblé un peu trop fabriqués, n'apportant pas grand-chose à la narration globale. Au-delà du voyage physique, le film capte avec une grande justesse le désenchantement d’une génération. On y ressent cette sensation d’étouffer et ce besoin de regarder ailleurs pour espérer se construire un avenir. 

 

Le grand mérite de la réalisatrice est de ne jamais transformer ce constat en discours politique lourd ou moralisateur. Elle filme simplement deux jeunes adultes qui font face aux contraintes de leur société, ballottés entre les devoirs familiaux et une soif absolue d'indépendance. Cette simplicité donne lieu aux plus beaux moments du long-métrage. Les scènes où ils discutent de tout et de rien, s’agacent, rient et savourent leur liberté provisoire sont de vraies réussites. L’humour s’invite par touches délicates pour alléger le propos, sans jamais gommer les difficultés bien réelles qu’ils traversent au quotidien. Tout n’est pas parfait pour autant. Pour maintenir la dynamique du voyage, le scénario s'encombre de péripéties un peu forcées. 

 

Certains obstacles sur leur route manquent de naturel et donnent l'impression d'être placés là uniquement pour relancer une machine qui s'essouffle. C’est un peu dommage, car l’œuvre est nettement plus forte lorsqu’elle s’arrête pour laisser respirer ses personnages. De plus, la thématique de l’émancipation reste traitée sur des rails assez classiques, ce qui nous prive parfois d'un véritable effet de surprise. Mais ces quelques bémols s'effacent rapidement grâce à l’interprétation solaire du duo d'acteurs. Leur énergie brute donne une vraie sincérité à l’ensemble. Alyssa impressionne par sa vitalité presque électrique, tandis que Mehdi propose un jeu tout en retenue et en sensibilité douce. Ils se complètent à merveille, le tout magnifié par une bande-son soignée qui enveloppe parfaitement cette dérive mélancolique. 

 

Note : 7/10. En bref, D'où vient le vent est un premier film hautement recommandable. Bien qu'il emprunte des chemins parfois un peu trop balisés et que j'aurais aimé une écriture encore plus incisive, la tendresse du regard d’Amel Guellaty sur sa jeunesse fait mouche. Une chronique douce-amère, sincère et habitée, qui mérite amplement que l'on s'y arrête.

Sorti le 15 juillet 2026 au cinéma

 

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