18 Septembre 2026
Dao // De Alain Gomis. Avec Katy Correa, D'Johé Kouadio et Samir Guesmi.
Avec Dao, Alain Gomis signe un long-métrage particulièrement difficile à caser dans un moule préconçu. C’est un projet qui oscille constamment entre la fiction pure, le documentaire brut, la chronique familiale intime et une méditation sur les racines culturelles. En croisant plusieurs registres narratifs et une multitude de destins croisés, le cinéaste cherche à créer un objet cinématographique hors normes. Le récit s’étale sur un peu plus de trois heures, faisant de nombreux allers-retours entre la banlieue parisienne et la Guinée-Bissau. D’un côté de l'Atlantique, une fête de mariage rassemble les membres d’une même famille. De l’autre côté, un enterrement ramène une partie de ce même clan sur les terres de ses ancêtres pour honorer un rituel funéraire.
Aujourd’hui Gloria marie sa fille en banlieue parisienne. Il y a peu, en Guinée Bissau, elle assistait à la cérémonie qui consacre son père décédé en ancêtre. D’une cérémonie à l’autre, entre passé et présent, vie et mort, réalité et fiction, Gloria se réconcilie avec son histoire, trouve sa place et connaît un moment de paix.
Ces deux rendez-vous de vie semblent diamétralement opposés à première vue, pourtant ils parlent exactement du même sujet : la survie des liens du sang, la ligne qui relie les générations et ce qui continue d'exister quand le temps passe. L’intention de départ est captivante, mais avec un chronomètre aussi exigeant et un découpage qui prend de grandes libertés, la proposition réclame une grande disponibilité d'esprit de la part du spectateur. Au cœur du récit se trouve Gloria, incarnée par Katy Correa. Installée en France depuis longtemps, elle conserve une attache puissante avec son pays natal. Le mariage imminant de sa fille marque un tournant symbolique, tandis que la disparition de son père l’oblige à se reconnecter aux usages traditionnels dans son village d’origine.
La structure du récit s’appuie ainsi sur un contraste fluide : la promesse d’un avenir qui commence d'une part, le salut final accordé aux aînés d'autre part. Alain Gomis évite soigneusement de traiter ces deux cérémonies avec les codes spectaculaires ou larmoyants du cinéma traditionnel. Il préfère s'attarder longuement sur la cuisine, les bavardages impromptus, les embrassades, les petits différends de cuisine ou de comptoir. C’est dans ce souci du détail du quotidien que le film puise sa couleur propre. La caméra donne un champ d'expression immense aux personnes à l'écran. Plusieurs visages aperçus ne sont d’ailleurs pas des comédiens de métier, ce qui donne à l'ensemble un côté très pris sur le vif.
Les répliques se baladent d’un sujet à l’autre sans barrières évidentes. Une discussion banale autour de l’organisation de la fête de mariage bifurque rapidement sur des considérations plus profondes : l’argent, la foi, l'obligation des traditions ou le rôle dévolu aux femmes dans le foyer. Cette méthode capte des bribes d'humanité saisissantes. Les personnages rigolent, hausent le ton, se croisent et partagent des souvenirs qui débordent du cadre strict du scénario. Le parti pris fonctionne particulièrement quand le réalisateur pose sa caméra au milieu du groupe sans chercher à guider nos réactions ou à asséner une leçon. Le double ancrage géographique constitue le moteur le plus fort du film.
Cette circulation constante permet d'interroger la complexité de l'identité des familles prises entre deux mondes. Les rituels ne nous sont pas montrés comme des pièces de musée congelées dans le passé, mais bien comme des matières vivantes qui évoluent au fil des générations. C’est franchement l’angle qui m’a le plus marqué en tant que spectateur. Que garde-t-on de ses racines quand on habite loin de la terre de ses parents ? Comment transmettre un héritage culturel à des jeunes qui ont grandi dans une réalité complètement différente ? Le voyage en Guinée-Bissau offre une vraie dimension d'évasion. L'observation des rites funéraires, le rythme des chants et la vie rurale occupent une place majeure à l'écran.
Pour quiconque ne connaît pas ces coutumes, les séquences d'enterrement agissent comme une véritable fenêtre ouverte sur un monde fascinant. À cela s’ajoute un choix esthétique surprenant : l’intégration de séquences où les comédiens sortent de leurs personnages pour évoquer directement le tournage et leur expérience personnelle. Ce type de mise en abyme risque d'ordinaire de gâcher l'immersion, mais ici, il floute la frontière entre la réalité et la comédie. On met souvent plusieurs minutes à démêler le vrai du jeu. Cette démarche colle bien au projet de Gomis, qui préfère mélanger les strates plutôt que d'enfermer sa caméra dans un cadre rigide. Il reste pourtant un obstacle majeur : cette durée de plus de trois heures.
Si l’intention de restituer le cours naturel du temps se comprend, pas mal de passages auraient vraiment gagné à passer par un montage plus serré. Des longueurs s'accumulent au fil des minutes. Les préparatifs des deux événements finissent par répéter les mêmes schémas visuels. Passé le premier tiers du film, la majeure partie des enjeux thématiques a été posée, mais il reste encore un long chemin à parcourir. Je me suis surpris à décrocher par moments. Ce n'est pas que le fond soit mauvais, mais l'absence de fil conducteur narratif rigide nous laisse un peu sans repères. La balance penche parfois du bon côté, parfois vers des scènes plus creuses, et on finit par se demander où le récit souhaite nous emmener.
C’est d’ailleurs toute la partie en Afrique qui m'a paru la plus réussie. La cérémonie de deuil dégage une densité et une matérialité que les séquences de mariage parisien n'atteignent pas toujours, ces dernières ressemblant parfois un peu trop à de la captation brute de moments familiaux. Dans la peau de Gloria, Katy Correa offre une prestation tout en retenue, portant le projet sur ses épaules avec une aisance remarquable. Sans en faire trop, elle traduit à la perfection le tiraillement intérieur d’une femme prise entre le deuil de son père et le bonheur de sa fille. Le reste de la distribution fonctionne bien en dynamique collective, même si la présence de visages plus identifiés comme Samir Guesmi ou Thomas Ngijol vient parfois casser de manière étrange l'illusion de vérité brute du projet.
Au final, Dao reste une œuvre clivante. Sa narration flottante, sa très longue durée et son parti pris documentaire en enthousiasmeront certains tout en risquant d'en laisser d'autres sur le bord de la route. L'idée de mettre en miroir ces deux grands moments d'existence de part et d'autre d'un océan est belle et riche de sens. La réalisation capte des instants d'une vérité éclatante. On sent une volonté sincère de donner à voir une culture peu représentée et une histoire de famille complexe. Mais en refusant de trancher dans la durée, Alain Gomis dilue un peu la puissance émotionnelle de son sujet.
Note : 6/10. En bref, c’est un long-métrage qui a beaucoup de choses pertinentes à proposer, mais qui aurait mérité un peu plus de retenue au montage pour laisser toute la place à sa véritable sensibilité.
Sorti le 29 avril 2026 au cinéma - Disponible en VOD
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