17 Octobre 2026
Shana // De Lila Pinell. Avec Eva Huault, Noémie Lvovsky et Inès Gherib.
Shana, c’est le genre de film qui ne cherche pas à vous caresser dans le sens du poil. Pour son tout premier long-métrage en solo, la réalisatrice Lila Pinell a choisi de brosser le portrait d’une jeune femme qui fonce tête baissée. Elle vit au jour le jour, réagit au quart de tour et ne prend jamais vraiment le temps de réfléchir aux dégâts qu’elle peut causer autour d’elle. À l’écran, c’est la comédienne Eva Huault qui incarne Shana. Elle livre une prestation volcanique, provocatrice et franchement agaçante par moments, mais gorgée d’une vraie vulnérabilité. C’est exactement cette dualité qui fixe la couleur de ce projet, coincé entre comédie de mœurs et drame social pur et dur.
Shana traverse les galères du quotidien avec une énergie débordante et le soutien de sa bande de copines. Lorsque sa grand-mère décède, elle hérite d'une bague censée protéger du mauvais œil. Shana a bien besoin de ce coup de pouce. D'autant qu'avec la sortie de prison de son compagnon toxique, les mésaventures s'accumulent !
Présenté lors de la Quinzaine des cinéastes au Festival de Cannes 2026, le film suit les galères quotidiennes de son héroïne. Shana habite un petit appartement du côté de Belleville et essaie tant bien que mal de naviguer au milieu d’un cadre familial très tendu. Pour ne rien arranger, sa vie amoureuse est suspendue à sa relation toxique avec Moïse, un petit voyou du quartier qui multiplie les séjours derrière les barreaux. Sous ses fards, ses fringues tapes-à-l'œil, sa gouaille naturelle et ses colères noires, on devine très vite une fille paumée qui peine à surmonter ses propres traumatismes. Elle revendique une liberté totale, mais chacune de ses décisions finit par la rejeter dans des histoires compliquées.
C’est tout le paradoxe du personnage : elle veut s'affranchir de tout, mais reste complètement prisonnière de ses attaches affectives. Soyons clairs : Shana est un personnage qui divise. Son débit de parole, son impulsivité et son besoin permanent d'aller au clash peuvent finir par fatiguer pendant la projection. Et pourtant, c'est précisément cette vivacité brute qui tire le film vers le haut et donne envie de s'y accrocher. Si le long-métrage fonctionne, c'est avant tout grâce à la prestation d'Eva Huault. La jeune actrice insuffle au rôle une hargne naturelle qui tranche complètement avec les rôles féminins plus lisses qu'on a l'habitude de croiser dans le cinéma français. Elle ne cherche jamais à rendre Shana mignonne, gentille ou attirante.
Elle la joue de manière totale, avec ses défauts majeurs, ses humeurs changeantes et ce sentiment permanent qu'une engueulade générale peut éclater dans la seconde. Sa présence physique porte tout le long-métrage. Elle est présentement au centre de quasiment chaque plan et relance sans cesse le rythme, y compris quand l'histoire commence un peu à stagner. Certaines de ses répliques font mouche et déclenchent le rire, tandis que d'autres emportements laissent entrevoir un malaise bien plus lourd qu'elle ne cherche à le cacher. Ce qui m'a vraiment marqué dans le jeu d'Eva Huault, c'est cette manière de faire affleurer la détresse de son personnage sous son arrogance.
Shana veut donner l'impression de tout contrôler, alors qu'elle coule complètement. Son agressivité permanente lui sert de bouclier pour maintenir les gens à distance et éviter qu'on découvre ses zones d'ombre. Lila Pinell a le bon goût de ne pas chercher à dédouaner son héroïne. Shana est parfois injuste, elle prend des décisions absurdes et se met toute seule dans le pétrin. Cette ambiguïté constante la rend tellement plus humaine qu'une figure classique de victime malmenée par la vie. L'un des fils conducteurs les plus intéressants du récit tourne autour du milieu d'origine de Shana. Issue d'une famille juive séfarade de classe moyenne, elle grandit au milieu de règles et de coutumes bien ancrées.
Entre les grands repas de fêtes religieuses, les préparatifs pour la bat-mitzvah de sa demi-sœur et les pressions exercées par sa mère, Shana étouffe sous un cadre traditionnel qu'elle essaie d'esquiver à tout prix. Cette dimension religieuse et culturelle donne du relief à son besoin de rupture. Elle ne cherche pas seulement à fuir ses ennuis matériels : elle essaie désespérément de tracer sa propre route face à une mémoire familiale qu'elle a du mal à encaisser. Le décalage entre son quotidien marginal et les attentes de ses proches produit des séquences parfois cocasses, parfois lourdes de sens. Shana rejette ce cadre, mais elle en reste pétrie. Elle veut conquérir sa liberté, mais cette autonomie ne suffit pas à cicatriser ses vieilles blessures d'enfance.
Mon regret principal concerne le traitement scénaristique de cette dynamique. Le film amorce de très belles idées sur la filiation, les racines et la place accordée aux femmes dans ces structures, mais il ne prend pas toujours le temps d'aller jusqu'au bout. Ces thèmes forts viennent fertiliser le portrait de Shana, mais ils finissent parfois par s'effacer derrière les péripéties plus anecdotiques de sa vie quotidienne. Sur le plan du ton, Lila Pinell réussit un mélange détonant entre comédie et drame brut. Les répliques fusent, les disputes éclatent au quart de tour et le moindre incident peut rapidement dégénérer. C'est souvent assez drôle de voir Shana faire face aux soucis avec un aplomb incroyable qui contraste nettement avec son incapacité à régler quoi que ce soit.
Mais le film montre aussi des facettes beaucoup plus sombres. L'histoire qu'elle entretient avec Moïse l'illustre parfaitement. Derrière les sentiments se cache un engrenage destructeur, fait de dépendance amoureuse et de violence latente. Shana fait la fille forte, mais elle reste enchaînée à un homme qui déstabilise encore un peu plus son existence. Ce contraste entre son caractère volcanique et son incertitude affective constitue l'un des volets les plus réussis de l'histoire. Le film montre bien comment on peut dégager une grande assurance en public tout en se montrant totalement démunie dans sa vie intime, sans pour autant transformer chaque scène en leçon de morale sur les relations toxiques.
Cependant, il faut reconnaître que la narration manque parfois d'un fil conducteur solide. On enchaîne les situations d'un bloc sans toujours ressentir une vraie progression dramatique. L'énergie de Shana maintient l'intérêt à bout de bras, mais elle prend tellement de place que les personnages secondaires ont du mal à exister à ses côtés. Mention spéciale aux scènes partagées entre Shana et sa mère, jouée par Noémie Lvovsky. Leurs face-à-face apportent une dose d'émotion très bienvenue qui permet de mieux cerner le personnage principal. Ces confrontations poignantes apportent une vraie densité narrative et nous rappellent qu'à travers ses colères, Shana ne cherche finalement qu'un peu d'attention et d'amour.
C'est un long-métrage bancal par moments, mais porté par une vision assumée. La performance d'Eva Huault s'impose comme la vraie révélation du film : elle porte le récit avec une hargne de tous les instants. Même si le scénario éparpille un peu trop ses thèmes et néglige certains axes secondaires, le voyage vaut le coup d'œil pour cette proposition de cinéma brute et incarnée. Lila Pinell signe une chronique sociale vivante qui refuse la facilité, et rien que pour la découverte d'Eva Huault, le déplacement est largement justifié.
Note : 6.5/10. En bref, Shana reste un film imparfait mais doté d'une vraie personnalité. Lila Pinell propose un cinéma direct, par moments violent, qui cherche à saisir toute la complexité d'une jeune femme en rupture. Elle refuse le piège du personnage modèle ou l'image papier glacé, ce qui apporte un vent de fraîcheur salutaire.
Sorti le 17 juin 2026 au cinéma - Disponible en VOD
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