Critique Ciné : Boléro (2024)

Critique Ciné : Boléro (2024)

Boléro // De Anne Fontaine. Avec Raphaël Personnaz, Doria Tillier et Jeanne Balibar.

 

Raconter la vie d’un compositeur aussi insaisissable que Maurice Ravel à travers un film relève d’un pari audacieux. Avec Boléro, Anne Fontaine ne cherche pas à percer tous les mystères du génie musical, mais plutôt à capter ses silences, ses obsessions, et sa manière unique d’habiter le monde. Le résultat n’est ni un biopic traditionnel ni une fresque biographique exhaustive. C’est une plongée dans l’ombre et la lumière d’un homme entièrement dévoué à son art. Ce long-métrage, centré autour de la création du célèbre Boléro, s’attache davantage à retranscrire un état d’âme qu’à dérouler une chronologie fidèle. Anne Fontaine privilégie la suggestion à l’affirmation, les regards aux paroles, les soupirs à l’exubérance. 

 

En 1928, alors que Paris vit au rythme des années folles, la danseuse Ida Rubinstein commande à Maurice Ravel la musique de son prochain ballet. Tétanisé et en panne d’inspiration, le compositeur feuillette les pages de sa vie - les échecs de ses débuts, la fracture de la Grande Guerre, l’amour impossible qu’il éprouve pour sa muse Misia Sert… Ravel va alors plonger au plus profond de lui-même pour créer son oeuvre universelle, le Bolero.

 

Le récit se construit à partir de fragments, comme un thème musical qui se répète, se transforme et s’intensifie, jusqu’à l’explosion finale. Le film adopte une posture assez distante. On n’y trouve ni grande effusion, ni débordement dramatique. Tout semble calibré, tenu, presque retenu. Ce choix peut surprendre, voire décevoir ceux qui espéraient un portrait plus vibrant. Pourtant, cette approche correspond assez justement à la personnalité de Ravel, figure discrète et intérieure, souvent enfermée dans ses doutes, ses silences, son perfectionnisme.  Le scénario, qui s'articule autour de la commande d’un ballet par Ida Rubinstein, offre un prétexte pour explorer l’univers mental du compositeur. 

 

Là où d’autres films auraient enchaîné les scènes explicatives, Boléro s’autorise des moments suspendus, laissant les images, les sons et les non-dits faire le travail. Il en résulte une atmosphère parfois mélancolique, parfois presque clinique, mais toujours sincère. Dans le rôle de Maurice Ravel, Raphaël Personnaz livre une performance mesurée. Il n’impose rien, n’en fait jamais trop. Il s’efface presque derrière le personnage, ce qui peut être vu comme une force ou une faiblesse, selon ce que l’on attend d’une telle incarnation. L’acteur parvient à traduire cette tension intérieure, cette frustration chronique d’un homme qui vit pour la musique, mais semble étranger à sa propre vie.

 

Face à lui, Jeanne Balibar, dans le rôle d’Ida Rubinstein, capte davantage la lumière. Elle apporte un contrepoint théâtral au mutisme de Ravel. Sa présence magnétique permet de rompre par moments avec la rigueur du portrait principal. D’autres rôles féminins, notamment ceux de Doria Tillier, Emmanuelle Devos ou encore Anne Alvaro, enrichissent le tableau. Chacune vient dessiner une facette de la solitude de Ravel, entre admiration, affection, et distance. Le parti pris esthétique du film, sobre et souvent élégant, correspond à cette volonté de faire fusionner le fond et la forme. 

 

La photographie signée Christophe Beaucarne apporte une douceur feutrée, une palette de tons sourds qui colle à l’époque des Années folles sans jamais tomber dans le pastiche. Mais c’est surtout la bande-son qui joue un rôle central. L’œuvre de Ravel envahit littéralement le film, s’y installe, le traverse, l’irrigue. Le Boléro, bien sûr, y trouve une place prépondérante, mais d’autres compositions viennent étoffer la bande-son. L'intervention du pianiste Alexandre Tharaud, à la supervision musicale, assure une exigence dans l’interprétation qui se fait ressentir à l’écran. L’ouverture, qui mêle diverses interprétations du Boléro à travers le monde, donne le ton : cette œuvre n’appartient plus à Ravel, elle appartient à l’humanité. 

 

Ce constat, que le film pose sans emphase, donne une profondeur inattendue à cette histoire intime. Ce qui ressort de Boléro, ce n’est pas tant une fascination pour Ravel que la volonté de comprendre ce que signifie créer. Le film montre un homme qui doute, qui peine à répondre aux attentes, qui n’a pas toujours conscience de la portée de ce qu’il compose. Il ne s’agit pas ici de glorifier l’artiste, mais de montrer ce que coûte l’exigence, ce que signifie vivre dans une forme d’isolement intellectuel et émotionnel. Certains spectateurs pourront regretter un certain manque d’ampleur ou de souffle dramatique. Le rythme est lent, les dialogues rares, et les enjeux personnels parfois esquissés sans être pleinement développés. 

 

Il est vrai que le film reste dans une zone de confort narrative. Il ne prend pas toujours les risques que le sujet aurait pu permettre. Mais à y regarder de plus près, cette pudeur est cohérente. Boléro est un film sur l’intériorité, sur la manière dont la musique peut combler un vide, remplacer les mots, traduire ce qui ne peut être exprimé autrement. En cela, le film n’est pas froid. Il est simplement à l’image de son sujet : complexe, introverti, et profondément humain. Il serait tentant de reprocher à Anne Fontaine de ne pas avoir suffisamment exploré les zones d’ombre ou les contradictions de Ravel. Pourtant, ce choix de ne pas tout dire, de ne pas tout montrer, rend le film plus honnête qu’il n’y paraît. 

 

Il ne cherche pas à imposer une vérité, mais à proposer une interprétation poétique, presque impressionniste. Le plus bel hommage que Boléro rend à Ravel, ce n’est pas dans la reconstitution de son époque, ni dans la précision des faits. C’est dans cette capacité à traduire en images ce que la musique dit mieux que n’importe quel dialogue. On en ressort avec un sentiment diffus, entre admiration, tristesse et apaisement. Le film laisse une trace, légère mais persistante. Comme une note suspendue. Boléro n’est pas un film spectaculaire mais il parvient, sans tapage, à faire résonner quelque chose de sincère et de juste. 

 

Ceux qui attendent une fresque grandiloquente seront sans doute frustrés. Ceux qui acceptent de se laisser porter par une narration délicate y trouveront un certain charme. Il ne s'agit pas d'un film qui bouleverse, mais d'une œuvre qui propose une autre manière de raconter la vie d’un artiste : à travers ses silences, ses absences, ses inspirations. Et surtout, à travers sa musique.

 

Note : 6/10. En bref, un joli film qui propose une autre manière de raconter la vie d’un artiste : à travers ses silences, ses absences, ses inspirations. Et surtout, à travers sa musique (comment ne pas apprécier ces 17 minutes que vous découvrirez en regardant ce film). 

Sorti le 6 mars 2024 au cinéma - Disponible en VOD

 

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