13 Mai 2025
Jouer avec le Feu // De Delphine Coulin et Muriel Coulin. Avec Vincent Lindon, Benjamin Voisin et Stefan Crépon.
Jouer avec le feu, réalisé par Delphine et Muriel Coulin est un film qui, malgré la force de son sujet, échoue à en capturer toute la complexité. Le projet est ambitieux, le matériau de base — le roman Ce qu’il faut de nuit de Laurent Petitmangin — porteur d’une tension dramatique réelle. Pourtant, à l’écran, quelque chose se dilue, comme si l’émotion restait prisonnière de son intention. Le film suit Pierre, père veuf, cheminot en Lorraine, qui élève seul ses deux fils : Fouss, adolescent perturbé, et Louis, plus posé, plus discret. Ce quotidien ordinaire, marqué par une certaine tendresse virile et l’absence persistante de la mère, se fissure quand Pierre découvre que Fouss gravite autour de groupuscules d’extrême droite.
Pierre élève seul ses deux fils. Louis, le cadet, réussit ses études et avance facilement dans la vie. Fus, l’aîné, part à la dérive. Fasciné par la violence et les rapports de force, il se rapproche de groupes d’extrême-droite, à l’opposé des valeurs de son père. Pierre assiste impuissant à l’emprise de ces fréquentations sur son fils. Peu à peu, l’amour cède place à l’incompréhension…
C’est cette fracture intime, à l’intérieur d’un foyer uni, que le film tente de capter. Plus que la radicalisation elle-même, ce sont ses conséquences affectives et relationnelles qui intéressent les réalisatrices. Dès les premières scènes, le choix esthétique est clair : la caméra reste au plus près des visages, dans un cadre resserré, presque claustrophobe. L’intention est compréhensible : montrer la tension dans les silences, capter les fêlures dans les regards. Mais à force de filmer à bout portant, le récit perd de son ampleur. L’espace narratif se referme. On étouffe un peu.
Il y a aussi cette lenteur, que je ne qualifierais pas de contemplative tant elle semble parfois subir l’histoire plus qu’elle ne l’accompagne. Le rythme ne prend jamais de véritable envol. Les scènes s’enchaînent sans véritable crescendo. À certains moments, j’ai eu l’impression de regarder une succession de constats plutôt qu’un film qui avance. Dans ce paysage un peu figé, une performance sort nettement du lot : celle de Benjamin Voisin. En fils en déroute, il insuffle une tension constante. Chaque scène avec lui contient une charge d’instabilité qui empêche l’ennui de s’installer complètement. Il joue la colère rentrée, le malaise d’être soi, cette recherche confuse d’identité avec une justesse rare.
Ses regards sont fuyants, sa posture un peu cassée, et derrière ses provocations, quelque chose de profondément fragile affleure. Vincent Lindon, dans le rôle du père, fait ce qu’on attend de lui. Il incarne un homme blessé, taiseux, solide. Parfois trop solide. C’est le problème de certains acteurs installés : leur registre, même maîtrisé, devient une signature attendue. Il y a peu de surprise dans son interprétation, même si elle reste sincère. Le personnage du frère cadet, Louis, interprété par Stefan Crépon, apporte un contraste intéressant. Plus effacé, il observe la dislocation de sa famille sans jamais vraiment intervenir.
Il est le témoin discret de ce que le film veut raconter : comment l’amour résiste — ou pas — à l’incompréhension. Ce qui me dérange le plus, ce n’est pas tant ce que le film raconte que ce qu’il évite. On nous parle d’un adolescent attiré par l’extrême droite, mais sans jamais vraiment entrer dans les rouages de cette attirance. Quelques scènes furtives, deux ou trois slogans aperçus, des silhouettes inquiétantes... et puis plus rien. Rien sur ce que défendent ces groupes. Rien sur la façon dont ils recrutent. Rien sur les failles qu’ils exploitent. Ce refus de traiter le fond idéologique laisse un vide. À force de se focaliser sur le drame intime, le film perd en substance politique.
Les sœurs Coulin cherchent à faire du lien père-fils le centre de gravité du film. Pourquoi pas. Mais dans ce cas, encore faut-il que ce lien soit exploré dans toute sa complexité. Or ici, il semble se réduire à un amour un peu figé, fait de regards en coin et de quelques gestes pudiques. Le regard porté sur la radicalisation est assez manichéen. Fouss dérive, son père tente de le ramener, le spectateur est censé comprendre qui a raison et qui a tort. C’est une ligne claire, peut-être trop. À aucun moment le film ne s’essaie à comprendre en profondeur ce qui pousse un jeune à tout rejeter, à embrasser une idéologie aussi dure. Ce manque d’ambiguïté affaiblit le propos.
Le contexte social, pourtant crucial, est à peine esquissé. On sent bien que le film veut dire quelque chose sur les laissés-pour-compte, sur le vide laissé par l’effondrement des idéaux collectifs. Mais tout cela reste en arrière-plan, comme une note d’intention jamais développée. À ce titre, Jouer avec le feu aurait gagné à sortir de son huis clos affectif pour embrasser un peu plus le réel. Là où le film fonctionne, c’est dans son observation de la déchirure familiale. Ce père qui voit son fils lui échapper, sans pouvoir poser les mots justes, sans comprendre vraiment ce qui se joue. Cette impuissance parentale est palpable.
Elle touche, par moments. Et dans quelques scènes plus tendres, l’émotion affleure. Mais elle ne déborde jamais. Le film m’a laissé dans une forme de neutralité émotionnelle. Pas d’agacement, pas de véritable tristesse non plus. Plutôt une impression de rendez-vous manqué. Le sujet était fort. Les comédiens, à quelques exceptions près, étaient à la hauteur. Mais l’ensemble ne parvient pas à créer cette intensité qu’on attendait. Comme si le feu du titre ne prenait jamais vraiment. Jouer avec le feu est un film qui aurait pu être puissant.
Il avait tous les ingrédients pour l’être : une situation dramatique forte, des acteurs solides, un sujet brûlant, mais à force de retenue, de plans serrés et de non-dits, le film se referme sur lui-même. Il reste à la surface d’un sujet qui méritait d’être creusé. Et c’est dommage. Après le film, je n’ai pas eu l’impression d’avoir été remué. J’ai pensé à ce que ce film aurait pu être. Peut-être un miroir plus fidèle de cette jeunesse en perte de repères. Peut-être une fresque sociale plus large. Peut-être un drame familial plus viscéral. À la place, j’ai vu un film soigné, sincère, mais trop sage pour marquer durablement.
Note : 5.5/10. En bref, malgré un sujet fort, le film a du mal à aller au bout de son sujet. Reste Benjamin Voisin, excellent.
Sorti le 22 janvier 2025 au cinéma - Disponible en VOD
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