Critique Ciné : Kryptic (2025, direct to SVOD)

Critique Ciné : Kryptic (2025, direct to SVOD)

Kryptic // De Kourtney Roy. Avec Chloe Pirrie, Jeff Gladstone et Jason Deline.

 

Difficile d’ignorer l’ambition formelle qui habite Kryptic, premier long-métrage de la photographe et réalisatrice Kourtney Roy. Dès les premières images, le film donne à voir une esthétique soignée, presque hypnotique, où la nature devient décor mental autant que géographique. Pourtant, derrière cette enveloppe séduisante, l’expérience laisse une impression diffuse, comme si l’ensemble du projet tournait autour d’une idée forte sans jamais parvenir à la structurer pleinement. Le récit suit Kay, une jeune femme un peu en retrait du monde, venue participer à une randonnée à thème cryptozoologique. 

 

Une étrange rencontre dans les bois a laissée Kay sans mémoire. Une seule chose est sûre : elle est le portrait craché de Barb Valentine, une chasseuse de monstres disparue.

 

Très vite, son parcours déraille : elle s’égare, rencontre une étrange créature – entrevue seulement en éclats – et plonge dans une amnésie partielle où jusqu’à son propre nom devient incertain. Le fil narratif repose sur cette perte d’identité, associée à une légende locale et à la disparition d’une certaine Barb, chercheuse en cryptozoologie au passé trouble. Le postulat est intriguant : une femme confrontée à un espace sauvage qui reflète ses fractures intimes. Mais rapidement, l’histoire se désagrège en une succession d’indices énigmatiques, de personnages fugaces, de dialogues elliptiques, sans que rien ne permette de réellement ancrer l’expérience émotionnellement.

 

Kourtney Roy privilégie une narration non linéaire, à mi-chemin entre le rêve éveillé et le collage de souvenirs flous. Ce choix, s’il renforce l’aspect déstabilisant du film, tend aussi à empêcher toute montée en tension. Les scènes semblent parfois juxtaposées plus qu’enchaînées, et les quelques pistes esquissées – traumatisme, contrôle, résilience – sont évoquées sans être véritablement creusées. Il y a là un vrai potentiel, un désir manifeste de briser les codes du récit classique pour offrir quelque chose de plus introspectif. Mais la structure peine à suivre. Chaque rencontre que fait Kay promet des révélations… qui ne viennent jamais. 

 

Le film semble préférer l’ambiguïté à la clarté, mais finit par flirter avec l’opacité, comme si son propre brouillard lui faisait perdre le chemin. Difficile, toutefois, de ne pas reconnaître la force visuelle de Kryptic. Les cadres sont pensés, les lumières souvent naturelles, le rythme contemplatif. Roy exploite à plein son passé de photographe : certaines images figent le malaise sans dire un mot, notamment dans les scènes en forêt, où le silence devient une texture. À plusieurs reprises, le film semble suspendu, comme en apnée, et cela fonctionne. Mais cette attention portée à l’esthétique a parfois pour revers une certaine froideur. Le film reste souvent à distance de ses personnages, qui eux-mêmes semblent plus symboliques que vivants. 

 

Kay, incarnée par Chloé Pirrie, oscille entre mutisme et éclats de panique. Elle parvient à créer une tension intérieure palpable, notamment dans la deuxième moitié du film, mais le manque de constance dans l’écriture du personnage empêche un véritable attachement. Quelques personnages secondaires jalonnent le parcours de Kay : un hôtelier fasciné par les disparitions, une femme endeuillée hantée par l’absence d’une chercheuse, un homme aux discours troubles… Ces rencontres pourraient nourrir le récit ou lui donner un ancrage plus émotionnel. Malheureusement, la plupart ne font que passer, réduits à des silhouettes intrigantes mais sans suite. 

 

Ils laissent derrière eux des questions sans réponse et participent à la sensation de dispersion qui domine le film. Le sentiment général est celui d’un film qui s'écoute penser, et dont la symbolique pèse parfois plus que les émotions qu’il tente d’évoquer. Tout est ici codé, caché, voilé. Les métaphores sont nombreuses – sur la mémoire, le traumatisme, la réappropriation de soi – mais rarement incarnées avec assez de justesse pour que l’énigme devienne autre chose qu’un simple exercice de style. Il arrive que certaines œuvres trahissent leur propre mystère en cherchant à trop expliquer ce qu’elles montrent. Kryptic tombe parfois dans ce piège. 

 

Sous couvert de métaphore, il énonce ses intentions à haute voix, comme si le sous-texte devait être clarifié pour être accepté. Le résultat est paradoxal : un film à la fois trop cryptique et trop démonstratif. Ce déséquilibre nuit à l’immersion et empêche le spectateur de se sentir véritablement impliqué dans le cheminement de Kay. La comparaison avec des réalisateurs comme David Lynch pourrait venir à l’esprit, mais ici, l’absence de logique n’est pas toujours compensée par une puissance évocatrice. Là où Lynch construit un monde où chaque incongruité finit par tisser du sens, Kryptic laisse souvent ses éléments se perdre dans un labyrinthe sans sortie.

 

Reste un film sincère, animé par une envie de sortir des sentiers battus. Kryptic explore des thématiques importantes : la reconstruction après un trauma, la perte de repères, l’impossibilité d’échapper à son passé. Ces sujets méritaient d’être traités avec justesse et finesse. Par instants, le film y parvient, notamment dans sa dernière partie, lorsque Kay retrouve un semblant de maîtrise et confronte ce qui l’a détruite. Mais ce moment de clarté arrive peut-être trop tard, après une heure de flou narratif qui aura pu décourager. En définitive, Kryptic laisse l’impression d’un film en équilibre instable entre ambition visuelle et indigence narrative. 

 

Il y a là une voix singulière, celle de Kourtney Roy, qui ne demande qu’à s’affirmer. Mais cette première proposition reste trop éparpillée pour réellement convaincre. Il manque un cœur, un fil, quelque chose qui relie le tout autrement que par des intentions. Un film à regarder comme une expérience sensorielle plus que comme un récit à suivre. Ceux qui accepteront de s’y perdre pourraient y trouver des éclats de beauté. Mais pour d'autres, ce voyage intérieur ressemblera davantage à une errance sans boussole.

 

Note : 4.5/10. En bref, une errance sensorielle entre mémoire fracturée et créature fantôme.

Prochainement en France

 

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