4 Août 2026
Something Real (Midagi tõelist) // De Evar Anvelt. Avec Jan Uuspõld, Kristo Viiding et Jaanika Arum.
Un écran, des désirs qu’on n'ose pas avouer, et une solitude bien trop lourde à porter. Adapté du bouquin de Martin Algus, Something Real (Midagi tõelist) pose une question toute simple mais terrifiante : qu’est-ce qui reste d’authentique aujourd’hui, quand nos vies s’articulent presque toutes autour du virtuel ? Pour son tout premier long-métrage, le réalisateur estonien Evar Anvelt livre un film sombre, poisseux, qui cherche clairement à déranger en grattant là où ça fait mal. Je n’avais pas lu le livre avant de lancer le film. C’est plutôt une bonne chose, parce que ça permet d’aborder cette œuvre uniquement avec un regard de spectateur de cinéma, sans chercher à comparer chaque scène à la page d'un roman.
Dans sa recherche de connexion humaine, Leo tente de rencontrer une femme qu'il a trouvée sur un site de rencontre mais tombe dans un grave piège de chantage mis en place par Karl, qui a un passé criminel.
Le résultat n’est pas parfait, mais le projet a de la gueule. C’est une proposition intéressante sur les failles masculines, même si le rythme finit par caler en cours de route. Le film tourne autour de Leo. Un type banal, la cinquantaine, coincé dans une vie qui s'éteint doucement. Son mariage bat de l'aile, son boulot l'ennuie à mourir, et il s'enferme chaque jour un peu plus dans une addiction lourde à la pornographie en ligne. C'est le portrait d'un homme paumé dans son propre quotidien, incapable de réagir. Un jour, après un moment particulièrement humiliant, Leo cherche un vrai contact humain sur internet. Mais au lieu de trouver du réconfort, il tombe direct dans les filets de Karl, un ancien taulard qui a fait du chantage en ligne son nouveau business.
Ce qui commence comme une simple arnaque se transforme vite en un face-à-face tordu. Leo et Karl n'ont en apparence rien à voir, mais ils partagent au fond le même vide. Leo cherche à fuir sa routine plate, tandis que Karl essaie désespérément de reprendre la main sur sa vie après la prison. Le film a le bon goût de ne jamais choisir un camp. Il n'y a pas le gentil pigeon d'un côté et le grand méchant de l'autre. Ce sont juste deux hommes abîmés qui s'affrontent, et c'est assurément le plus gros point fort du scénario. La première partie de l'histoire fonctionne très bien. Evar Anvelt pose une ambiance lourde, mystérieuse, sans trop en dire. On voit le piège se refermer lentement sur Leo et l'envie de comprendre jusqu'où cette spirale va les mener arrive très vite.
La tension ne vient pas de gros effets de manche ou d'action spectaculaire, mais plutôt du malaise grandissant entre les personnages. C'est dommage que le film ne tienne pas tout à fait cette cadence sur la durée. Le milieu du récit manque franchement de punch. Certaines scènes s'étirent inutilement alors qu'elles auraient gagné à être plus courtes et plus percutantes. Parfois, l'atmosphère prend tellement le dessus que l'histoire elle-même semble faire du surplace. Et puis, la toute fin arrive un peu trop vite : plusieurs éléments importants sont réglés en quelques minutes, ce qui laisse une petite sensation de baclé. Heureusement, le casting sauve la mise. Le duo d'acteurs principaux tient le film sur ses épaules.
Jan Uuspõld donne beaucoup d'humanité à Leo. Le mec n'a rien d'un héros : il ment, il fuit ses responsabilités, il prend les pires décisions possibles et provoque lui-même ses propres ennuis. Pourtant, on n'arrive pas complètement à le détester parce que l'acteur le rend profondément humain dans son désarroi. En face, Kristo Viiding amène une vraie menace dans la peau de Karl. Il est imprévisible, parfois violent, mais laisse deviner une cassure interne qui évite au personnage de tomber dans le cliché du voyou de service. Leur duel montre finalement deux manières différentes de gérer une détresse similaire. Sur le plan technique, Evar Anvelt montre de belles promesses. La photo de Mihkel Soe exploite à fond des décors froids, des lumières grises et des espaces étouffants.
Les rues anonymes et les appartements tristes renforcent ce sentiment d'isolement. L'esthétique rappelle directement certains thrillers scandinaves, cette façon d'injecter du glauque dans un quotidien tout à fait banal. La musique électronique colle parfaitement à l'ensemble et monte d'un cran la tension nerveuse au bon moment. Seul regret : le montage coupe parfois l'élan de certaines scènes clés, empêchant le suspense de monter complètement en puissance. Au-delà de son intrigue criminelle, Something Real aborde le thème du masque social : ce qu'on montre aux autres face à ce qu'on garde caché tout au fond de soi. C’est aussi un constat plutôt froid sur les réseaux et internet, capables de créer une fausse impression de proximité tout en creusant la solitude.
Note : 5/10. En bref, Something Real n'est pas un film parfait, mais c'est un premier long-métrage qui a une vraie identité. Il aurait mérité un scénario plus serré et un rythme mieux maîtrisé, mais il vaut le coup d’œil pour son ambiance et la prestation de ses deux comédiens. Ce n’est pas du cinéma de divertissement facile : c’est un film qui cherche à déranger et qui laisse une impression tenace une fois le générique lancé.
Prochainement en France
Retrouvez sur mon blog des critiques de cinéma et de séries télé du monde entier tous les jours
Voir le profil de delromainzika sur le portail Overblog