Critique Ciné : Le Beau Rôle (2024)

Critique Ciné : Le Beau Rôle (2024)

Le Beau Rôle // De Victor Rodenbach. Avec William Lebghil, Vimala Pons et Jérémie Laheurte.

 

Dans Le Beau Rôle, Victor Rodenbach signe un premier long-métrage qui explore les failles et les hésitations d’un couple d’artistes en proie à une remise en question profonde. Entre théâtre et cinéma, ambitions divergentes et sentiments bousculés, le film propose un regard nuancé sur les liens amoureux lorsqu’ils sont mis à l’épreuve par la réussite et les opportunités individuelles. Henri (William Lebghil) et Nora (Vimala Pons) partagent bien plus que leur quotidien : ils partagent la scène, la passion du théâtre, les répétitions d’Ivanov de Tchekhov – pardon, de Pouchkine – et une relation fondée sur une complicité intellectuelle autant qu’émotionnelle.

 

Depuis des années, Henri et Nora partagent tout : ils s’aiment et elle met en scène les pièces dans lesquelles il joue. Quand Henri décroche pour la première fois un rôle au cinéma, la création de leur nouveau spectacle prend l’eau et leur couple explose. Est-il possible de s’aimer sans s’appartenir complètement ?

 

L’ouverture du film repose justement sur cette fusion, presque idéale, que forment ces deux artistes, portés par une envie sincère de créer ensemble. Mais cette harmonie fragile est bientôt confrontée à une réalité plus complexe : Henri décroche un rôle dans un long-métrage parisien, loin du confort créatif de leur univers rémois. Ce qui devait être une belle opportunité devient rapidement le catalyseur de tensions profondes. Que reste-t-il d’un couple lorsque les aspirations prennent des chemins opposés ? Le film ne cherche pas l’esbroufe. Il évite les grands discours sur l’art ou les conflits caricaturaux. 

 

Au contraire, il préfère sonder les failles, les hésitations, les silences, ces micro-gestes qui traduisent bien plus que des dialogues écrits. Il y a dans cette mise en scène une forme de sobriété, parfois maladroite, parfois touchante, mais qui tend toujours vers l’authenticité. C’est justement ce qui donne au récit son ton singulier : une volonté de rester au plus près des personnages, de leurs contradictions, sans chercher à les juger ni à les ériger en archétypes. Henri, souvent en retrait, semble porté par une ambition qu’il a du mal à assumer. Nora, elle, refuse de se compromettre dans un monde qu’elle juge superficiel, mais dont elle pressent aussi l’attrait. 

 

Cette tension entre le théâtre, jugé noble, et le cinéma, perçu comme plus commercial, traverse tout le film sans pour autant tomber dans le manichéisme. William Lebghil et Vimala Pons incarnent avec finesse un couple crédible, touchant dans ses moments de complicité comme dans ses disputes les plus feutrées. Le jeu de Lebghil, souvent discret, traduit bien les tiraillements internes de son personnage. Mais c’est sans doute Vimala Pons qui marque le plus ici. On la découvre dans un registre plus sobre que celui auquel elle a pu habituer, moins fantaisiste, plus ancré dans l’émotion brute. 

 

Certaines scènes laissent entrevoir une vraie richesse d’interprétation, notamment dans les moments de silence, où son visage traduit des choses que les mots peinent à formuler. Leur alchimie ne repose pas sur des effets, mais sur un naturel, une fluidité qui participe à rendre crédible ce duo pris dans une période de flottement. L’un des aspects intéressants du film, c’est son regard sur les coulisses du monde artistique. Le lien entre théâtre et cinéma est au cœur de la narration, sans pour autant chercher à opposer de manière trop frontale ces deux sphères. 

 

La mise en abyme fonctionne, avec d’un côté les répétitions en huis clos à Reims, empreintes d’exigence et de rigueur, et de l’autre les plateaux de tournage parisiens, plus clinquants, parfois désincarnés. Le personnage de François (interprété par Jérémie Laheurte) apporte d’ailleurs une nuance bienvenue à cette dynamique. Là où on aurait pu s’attendre à une figure purement antipathique, il incarne plutôt un compromis : celui d’un acteur conscient de l’image, mais pas dénué de profondeur. C’est dans la mise en scène que Le Beau Rôle laisse parfois un goût d’inachevé. Le cadre est propre, les mouvements sont fluides, mais il manque sans doute un peu de souffle ou d’audace. 

 

Certains plans auraient mérité plus de densité visuelle, de recherche formelle, pour accompagner la richesse des émotions à l’écran. Le montage, quant à lui, joue la carte de la discrétion. Certaines séquences, notamment les échanges en champs/contrechamps, manquent de relief et de rythme. Il en ressort une impression d’économie qui, si elle sert parfois le propos intimiste du film, peut aussi donner l’impression d’une retenue excessive. La photographie reste agréable, sans être mémorable. 

 

Les décors, bien choisis, participent à ancrer le film dans une atmosphère à la fois chaleureuse et mélancolique, sans pour autant marquer durablement la rétine. Le film s’inscrit dans le registre de la comédie romantique douce, celle qui ne cherche pas à forcer l’émotion ni à susciter de grands éclats de rire. C’est un cinéma qui s’apprécie dans la retenue, dans les petits riens, dans les hésitations des personnages. Un choix assumé, mais qui ne parlera pas à tous. Certains spectateurs pourront trouver le rythme un peu lent, l’intrigue assez prévisible, ou encore regretter un manque de tension dramatique. 

 

Mais ceux qui apprécient les récits ancrés dans la réalité des sentiments, sans fard, y trouveront peut-être de quoi réfléchir à leurs propres histoires. Le Beau Rôle n’est pas un film qui cherche à marquer les esprits. Il ne prétend pas révolutionner la comédie romantique ni proposer une mise en scène époustouflante. Il raconte simplement, avec sincérité, une histoire d’amour en mutation, dans un monde artistique souvent idéalisé mais ici abordé avec un regard plus humain.

 

C’est un film imparfait, parfois un peu bancal, mais porté par deux comédiens justes, et un réalisateur qui semble avant tout intéressé par les liens invisibles qui unissent ou éloignent les gens. Une proposition modeste, qui touchera surtout celles et ceux sensibles aux récits de couple et aux petites turbulences du quotidien.

 

Note : 6/10. En bref, Le Beau Rôle n’est pas un film qui cherche à marquer les esprits. Il ne prétend pas révolutionner la comédie romantique ni proposer une mise en scène époustouflante. Il raconte simplement, avec sincérité, une histoire d’amour en mutation, dans un monde artistique souvent idéalisé mais ici abordé avec un regard plus humain.

Sorti le 18 décembre 2024 au cinéma - Disponible en VOD

 

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