Critique Ciné : Niki (2024)

Critique Ciné : Niki (2024)

Niki // De Céline Sallette. Avec Charlotte Le Bon, John Robinson et Damien Bonnard.

 

Niki, premier long-métrage réalisé par Céline Sallette, s’attaque à un sujet complexe : retracer une décennie fondatrice dans la vie de Niki de Saint Phalle, figure incontournable de l’art contemporain, tout en composant avec l’absence totale de ses œuvres à l’écran. Ce choix, d’abord contraint par des questions de droits, devient un pari narratif. En choisissant de ne jamais montrer les créations de l’artiste, le film fait le pari de parler d’art sans art visible. Le résultat, inégal mais sincère, oscille entre étude de personnage et portrait psychologique. Le film couvre la période allant du début des années 1950 jusqu’à l’aube des années 60, une phase charnière dans la vie de Niki de Saint Phalle. 

 

Paris 1952, Niki s’est installée en France avec son mari et sa fille loin d’une Amérique et d’une famille étouffantes. Mais malgré la distance, Niki se voit régulièrement ébranlée par des réminiscences de son enfance qui envahissent ses pensées. Niki trouvera son chemin vers la lumière et dans l’art une arme pour s’en libérer.

 

Elle est encore Catherine, épouse modèle et mannequin, mère d’une petite fille, lorsqu’elle sombre dans une profonde dépression. L’hôpital psychiatrique devient un passage obligé, mais aussi un point de bascule : c’est là qu’elle se découvre artiste. Ce récit de renaissance intérieure est au cœur du film. L’approche est claire : pas de survol biographique, pas de frise chronologique, mais une immersion dans les années de formation d’une femme qui va peu à peu se réapproprier son corps, sa parole, sa colère. Pour autant, ce recentrage intimiste entraîne certaines limites. À force de se concentrer sur le vécu intérieur, Niki effleure à peine le contexte artistique dans lequel évolue son héroïne. 

 

Les influences, les confrontations, les rencontres marquantes sont là, mais souvent réduites à des éléments périphériques. Harry Matthews, premier mari et poète, est à peine esquissé. Jean Tinguely, compagnon de route et figure majeure de l’art cinétique, apparaît comme une silhouette trouble, presque marginale. Ce déséquilibre narratif laisse un goût d’inachevé, comme si la trajectoire artistique de Niki s’était construite en vase clos, sans dialogue avec ceux qui l’ont entourée. Dans ce film, tout repose sur le personnage principal, et par extension, sur son interprète. Charlotte Le Bon incarne Niki avec une intensité remarquable. 

 

Sa prestation traduit avec finesse la fragilité et la force mêlées d’un personnage en constante tension. Il y a, dans son regard, dans ses silences, une forme de rage contenue qui affleure progressivement à mesure que l’émancipation se dessine. Cette incarnation sensible est l’un des piliers du film. Le rôle exige une interprétation nuancée, capable de faire passer l’essentiel sans appui textuel ou démonstratif. Charlotte Le Bon s’y engage pleinement, investissant physiquement et émotionnellement son personnage. Le film s’attarde sur ses moments de solitude, ses élans de révolte, ses instants de doute. 

 

Ce choix d’approche ancre le récit dans une dimension très personnelle, presque introspective. Ce qui frappe dans Niki, c’est la volonté manifeste de montrer le processus plus que le produit. L’art reste hors-champ. Jamais les œuvres de Niki de Saint Phalle ne sont montrées à l’écran. On les devine à travers des regards, des réactions, des échanges muets ou des gestes inachevés. Ce silence visuel peut d’abord désarçonner, tant l’artiste est connue pour ses sculptures exubérantes et colorées. Mais cette absence finit par créer un paradoxe : à vouloir se concentrer sur le geste artistique, le film finit par esquiver l’essence même de ce geste. 

 

On voit Niki créer, chercher, peindre, mais sans jamais savoir ce qui sort de ses mains. Ce flou constant laisse une distance. L’art devient un processus opaque, inaccessible, presque théorique. Cela génère une frustration légitime. Le spectateur observe une quête intérieure mais reste à l’extérieur de l’œuvre. Sur le plan formel, Céline Sallette ne se contente pas d’un traitement classique. Certaines séquences sont visuellement travaillées, notamment grâce à l’usage du split-screen, qui permet de jouer avec les points de vue ou les temporalités. Ce procédé donne parfois une respiration au récit, évite l’enfermement dans une narration trop linéaire. 

 

Quelques beaux moments de mise en scène viennent rappeler que le film ne se limite pas à son sujet. Il y a, par endroits, un vrai regard de cinéaste. La direction artistique, quant à elle, est sobre mais efficace. Les décors reconstituent l’atmosphère des années 50 sans surcharge. La lumière, douce et tamisée, accompagne les états d’âme du personnage. L’ensemble reste cohérent avec l’approche intimiste choisie. Mais là encore, tout semble ramener à la même limite : un film qui montre beaucoup d’introspection mais très peu d’expression artistique aboutie. Niki s’inscrit aussi dans une perspective revendicative, en cohérence avec le parcours de sa réalisatrice. 

 

Céline Sallette, engagée dans le collectif 50/50 pour l’égalité des genres dans le cinéma, choisit de mettre en lumière un destin féminin brisé par le patriarcat, puis reconstruit par l’art. L’angle choisi est clair et assumé : il s’agit de faire entendre la voix d’une femme, de lui redonner sa place dans un monde d’hommes. Mais cette démarche, aussi légitime soit-elle, manque parfois de subtilité. Le film insiste longuement sur le traumatisme de Niki, notamment les violences sexuelles subies dans l’enfance, révélées tardivement. Si ce pan de sa vie est crucial pour comprendre sa personnalité et son œuvre, le traitement qui en est fait tend à devenir mécanique. 

 

L’évocation de ce drame semble répondre à une forme de nécessité narrative devenue presque systématique dans ce type de biopics. La mise en scène, elle, aurait gagné à explorer ces blessures de manière plus nuancée, plus incarnée, moins démonstrative. Au final, Niki laisse une impression ambivalente. D’un côté, un film porté par une actrice investie, une mise en scène appliquée et une envie de cinéma qui transparaît dans plusieurs séquences. De l’autre, une approche trop psychologisante, une œuvre absente à l’écran et des personnages secondaires réduits à des archétypes. Il y a, dans ce film, de véritables intentions. L’envie de parler d’une femme libre, d’une artiste hors norme, d’une époque en mutation. 

 

Mais cette ambition reste partiellement réalisée. Le manque de profondeur accordé à certains protagonistes masculins, pourtant centraux dans la trajectoire de Niki, appauvrit le récit. L’absence de ses œuvres à l’image, si elle est justifiée, prive le spectateur d’une dimension essentielle de son univers. Niki n’est pas un biopic traditionnel. Il ne cherche pas à tout dire, ni à tout montrer. Il préfère suggérer, explorer, ressentir. C’est à la fois sa force et sa limite. 

 

Note : 5/10. En bref, en choisissant de rester du côté de l’humain, Céline Sallette signe un premier film honnête, personnel, mais qui aurait gagné à embrasser pleinement la dimension artistique de son sujet. Le portrait est touchant, mais il reste en partie dans l’ombre de l’œuvre qu’il tente d’évoquer.

Sorti le 9 octobre 2024 au cinéma - Disponible en VOD

 

Retour à l'accueil

Partager cet article

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
À propos
delromainzika

Retrouvez sur mon blog des critiques de cinéma et de séries télé du monde entier tous les jours
Voir le profil de delromainzika sur le portail Overblog

Commenter cet article