4 Juin 2025
Murderbot // Saison 1. Episode 4. Escape Velocity Protocol.
La série Murderbot continue d’approfondir ce qui la distingue des autres productions de science-fiction contemporaines : la mise en scène d’une conscience artificielle qui ne cherche ni à se révolter, ni à se venger, ni à devenir humaine — mais à se tenir à distance du chaos humain, tout en étant incapable de s’y extraire. Ce quatrième épisode, « Escape Velocity Protocol », s’inscrit dans la continuité du précédent tout en faisant basculer la série dans un registre plus instable, plus inquiétant et, par moments, plus absurde. Le ton est donné dès la séquence d’ouverture : un flashback qui dépeint les conditions dans lesquelles les SecUnits sont conçus et formatés. L’ambiance y est morne, industrielle, presque grotesque.
Une manière d’ancrer davantage Murderbot dans son passé de marchandise manufacturée, là où les épisodes précédents insistaient plutôt sur son présent flou entre service et autonomie. Ce retour en arrière n’apporte pas de révélations majeures, mais sert à rappeler l’origine profondément impersonnelle d’une entité qui, paradoxalement, est devenue celle par qui l’on accède à l’intimité des autres personnages. L’épisode reprend directement après les événements de « Risk Assessment », où un autre SecUnit avait presque détruit Murderbot. Cette fois, la menace ne vient pas seulement de l’extérieur.
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L’unité de combat endommagée, incapable de se déplacer ni de réfléchir clairement, est désormais livrée à une confusion croissante. Son cerveau partiellement fonctionnel génère des boucles incohérentes, revisite de vieux souvenirs fictifs, et projette sur la réalité des éléments issus de ses séries préférées. Ce flottement entre hallucination, mémoire, et perception immédiate est l’un des aspects les plus marquants de l’épisode. Là où les précédents reposaient sur la tension extérieure — un groupe en danger, une machine instable, des décisions humaines absurdes — « Escape Velocity Protocol » recentre le danger à l’intérieur même de Murderbot.
Le véritable ennemi devient un code injecté dans son système, un module d’override destiné à le transformer en arme contre les humains qu’il tente pourtant de protéger. Cette perte de contrôle est traitée avec un mélange d’humour et d’angoisse. L’irruption soudaine d’un décor de soap opera spatial (l’univers fictif de Sanctuary Moon, déjà évoqué auparavant), où les ordres sont hurlés par une version caricaturale d’un officier supérieur, accentue la fragmentation mentale de Murderbot. Voir une IA censée être redoutablement efficace dériver dans des délires scénarisés donne lieu à des scènes étrangement comiques — mais derrière l’absurde, une inquiétude sourde persiste.
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Ce glissement de la mécanique à la dérive mentale donne à l’acteur principal, Alexander Skarsgård, l’occasion d’explorer une palette inattendue. Déjà dans l’épisode 3, son interprétation laissait filtrer des micro-émotions derrière la façade mécanique du SecUnit. Mais ici, il accepte de jouer sur un registre moins sobre, parfois volontairement ridicule. Entre chant de générique et regards hagards, son Murderbot devient un personnage égaré, parfois grotesque, mais toujours habité d’une forme de lucidité tragique. Cette capacité à embrasser le décalage renforce l’idée que la série n’est pas uniquement une critique des structures de pouvoir ou des limites de l’intelligence artificielle.
C’est aussi un regard sur la défaillance, sur le moment où l’efficacité supposée d’un système — qu’il soit humain ou algorithmique — cède sous la pression de l’invisible. Face à cette détresse algorithmique, les humains du groupe Preservation Alliance peinent toujours autant à se montrer à la hauteur. Mensah, dans une posture de commandement teintée d’hésitation, se retrouve paralysée entre son instinct de survie et son attachement à Murderbot. Ce dilemme n’est pas traité de manière héroïque, mais dans la tension d’un compromis qu’elle n’arrive pas à assumer. Pin-Lee, de son côté, tente de faire valoir son opinion face à Mensah dans une scène qui, en théorie, devrait donner de la profondeur à son personnage.
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Mais une fois encore, la série semble résister à cette tentation : la discussion tourne court, et Mensah reprend naturellement sa place centrale. L’écriture ne permet pas vraiment aux autres personnages d’exister autrement qu’en réaction à la figure de Murderbot. Ce déséquilibre est flagrant dans la manière dont les plus jeunes membres de l’équipe, notamment Ratthi et Arada, sont relégués à des rôles de soutien maladroits. Ratthi, déjà présenté comme excessif dans l’épisode précédent, franchit ici un cap en courant vers le danger armé d’un pistolet qu’il ne sait pas utiliser. L’effet est plus irritant que comique.
Malgré ces faiblesses narratives, l’épisode parvient à maintenir une tension presque constante. La scène d’affrontement entre Murderbot et son assaillant, interrompue par l’arrivée de Mensah qui le perce avec une foreuse improvisée, aurait pu servir de résolution. Mais ce soulagement est vite balayé : l’Override Module est déjà actif, mais indétectable. Murderbot est désormais contaminé par une impulsion de destruction qu’il ne perçoit que par bribes. Cette contamination intérieure, cette idée d’un ordre impossible à formuler mais qui s’impose silencieusement, donne lieu à un crescendo oppressant. La scène où Murderbot tente désespérément de reconstituer ce qui se passe, en dépit du chaos sensoriel qui l’envahit, est peut-être la plus marquante de la série jusqu’ici.
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Le choix qu’il finit par faire — se tirer dans l’abdomen pour interrompre le processus — est à la fois brutal et logique. Contrairement à certaines séries qui auraient insisté sur le sacrifice, Murderbot reste dans la froide cohérence : une machine qui, piégée par un code parasite, identifie que son seul moyen d’éviter la catastrophe est de neutraliser sa propre interface motrice. Pas de pathos, pas de discours. Un geste simple, qui sonne juste. Par comparaison avec les trois épisodes précédents, « Escape Velocity Protocol » marque une étape. Là où « Risk Assessment » reposait sur une tension externe (une expédition risquée, une attaque attendue), cet épisode internalise le conflit.
Il n’est plus question ici de protéger les humains contre une menace, mais de les protéger de soi-même. Ce déplacement du danger rend l’épisode plus introspectif, sans pour autant ralentir le rythme. C’est aussi l’un des rares moments où Murderbot n’a pas de supériorité tactique. Il n’est plus en position d’intervenir, d’évaluer, ou de prévenir. Il est victime d’un processus qu’il identifie sans pouvoir le stopper, sauf par un acte radical. Ce renversement rend son personnage plus vulnérable, et donc paradoxalement plus attachant. Cette vulnérabilité contraste fortement avec l’attitude des humains qui, eux, continuent d’agir sans réelle lucidité. Même Mensah, habituellement plus réfléchie, tarde à comprendre la nature exacte du danger.
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L’aveuglement général face à ce que Murderbot endure crée un effet de tension dramatique intéressant : le spectateur sait ce que les personnages ignorent, et assiste, impuissant, à la montée d’un péril qu’ils ne peuvent même pas nommer. « Escape Velocity Protocol » s’impose comme l’épisode le plus équilibré de Murderbot jusqu’à présent. Il parvient à conjuguer tension psychologique, absurdité narrative, et construction dramatique sans jamais tomber dans l’excès. Sa force réside dans sa sobriété : il n’y a pas de grands moments héroïques, pas de révélations spectaculaires, seulement une machine qui tente de rester fidèle à ce qu’elle est, malgré ce qui lui est imposé.
Le traitement du corps et de l’esprit de Murderbot, fragmenté, submergé par des ordres invisibles, donne une profondeur inattendue à une série qui, dans ses premiers épisodes, pouvait sembler hésitante. Le fait que la solution passe par une auto-mutilation logique plutôt que par un exploit spectaculaire inscrit clairement la série dans un registre différent de celui des productions classiques. Et si certains personnages humains continuent de ne pas convaincre — trop simplistes, trop caricaturaux — la série semble avoir trouvé son axe : raconter, de manière sobre mais précise, ce que signifie rester soi-même quand tout dans le système est conçu pour effacer cette identité.
Note : 8/10. En bref, voilà le genre d’épisodes que j’attendais de la part de cette série.
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