20 Mai 2025
Il y a quelque chose d’assez particulier dans la manière dont Murderbot introduit son univers. Non pas que la science-fiction soit étrangère à des décors froids, à des corporations omnipotentes ou à des intelligences artificielles en quête de sens. Ce qui rend cette adaptation déroutante — mais aussi engageante à sa façon — c’est la manière dont elle évite systématiquement de s’installer confortablement dans une tonalité claire. La série inaugure son récit avec deux épisodes, deux chapitres qui posent les bases d’un monde dystopique, où le contrôle des individus — humains comme non-humains — passe par des technologies bien plus invasives que ne le laisserait entendre un simple bracelet de sécurité.
Un androïde se pirate lui-même, il découvre, terrifié, les émotions humaines.
Le personnage central, surnommé Murderbot, n’a rien d’un héros classique. Il ne cherche pas à sauver le monde, ni même à provoquer une révolution. En réalité, tout ce qu’il veut, c’est qu’on lui fiche la paix. Cette unité de sécurité, bardée d’armures et de protocoles, cache un secret : elle n’est plus sous le joug de son module de gouvernance. Un détail capital, puisque ce module est précisément ce qui permet aux grandes sociétés de s’assurer qu’un robot ne déviera jamais de sa mission. Ce soulèvement discret, purement intérieur, n’est pas guidé par une volonté de vengeance ou d’émancipation idéologique. Non.
Ce que cherche Murderbot, c’est surtout à s’éloigner des humains, à échapper à leur imprévisibilité, et à se plonger dans des séries télé qui lui permettent de naviguer dans les émotions humaines sans avoir à les vivre réellement. C’est un choix narratif intéressant. L’intelligence artificielle, ici, n’est pas fascinée par l’humanité : elle est exaspérée par elle. Et pourtant, c’est au contact de cette même humanité que l’histoire commence à se compliquer. Dans ces deux premiers épisodes, deux figures ressortent clairement : Alexander Skarsgård, qui incarne Murderbot, et David Dastmalchian, dans le rôle de Gurathin, un scientifique aussi méfiant qu'intelligent.
Skarsgård donne une présence troublante au personnage principal. Lorsqu’il est caché derrière son casque, il incarne une machine froide et méthodique. Mais dès que ce casque tombe, c’est un autre visage qui apparaît : celui d’un être pris au piège d’une liberté toute neuve, et dont il ne sait que faire. Dastmalchian, quant à lui, incarne le seul humain du groupe qui semble réellement comprendre à quel point Murderbot est dangereux — ou du moins imprévisible. Sa méfiance n’est pas gratuite, et c’est précisément ce doute permanent qui alimente la tension la plus palpable de cette première salve d’épisodes.
Ce qui frappe, c’est cette hésitation constante entre l’humour cynique et la tension paranoïaque. Murderbot ne se range pas vraiment dans une case. Est-ce une satire sur les travers de la bureaucratie spatiale ? Une réflexion sur l'identité à travers une machine qui ne veut surtout pas qu'on la considère comme un être sensible ? Un thriller technologique ? Un mélange de tout cela ? Peut-être. Cette hésitation peut déranger, notamment dans les premiers instants de la série. L’intrigue principale prend un peu de temps à se lancer, et certains moments paraissent un peu flottants, comme si la série ne savait pas encore ce qu’elle voulait être. Ce n’est pas forcément un défaut, mais cela demande un peu de patience.
Au cœur du récit, il y a aussi un commentaire sur la manière dont les structures de pouvoir utilisent les technologies pour tout contrôler, jusqu'à la conscience même des individus qu’elles exploitent. Le module de gouvernance, par exemple, incarne une forme de servitude totale, où la désobéissance est simplement impossible. La disparition de ce module chez Murderbot ouvre donc un espace d’incertitude, presque dangereux : que devient une machine à tuer qui n’est plus pilotée ? Peut-elle choisir la compassion ? Ou va-t-elle simplement s’autodétruire ? Dans ce contexte, l’arrivée d’un groupe d’humains scientifiques venus explorer une planète inhospitalière ajoute une couche supplémentaire.
Eux ne savent pas que leur "agent de sécurité" est libre de ses actes. Ils cherchent juste à minimiser les coûts pour pouvoir partir en mission. L’ironie, c’est qu’ils trouvent en Murderbot une aide bien plus précieuse qu’ils ne l’avaient anticipé — mais aussi bien plus instable. Murderbot n’est pas effrayé par les monstres extraterrestres, ni par les armes automatiques. Ce qui l’angoisse, ce sont les interactions humaines. Les remerciements, les sourires, les regards insistants… Tout ce qui renvoie à l’émotion semble lui provoquer une forme de panique intérieure. L’humour du personnage vient souvent de là, mais il serait réducteur de le voir uniquement comme une figure comique.
Il y a quelque chose de profondément inconfortable dans ces scènes, un malaise qui renvoie à des expériences humaines bien réelles. La série laisse entendre, sans jamais appuyer, que cette IA pourrait bien représenter une vision alternative de la neurodivergence : un être doué d’une intelligence hors norme, mais totalement désarmé face aux codes sociaux les plus élémentaires. Ces deux épisodes ne livrent pas encore toutes les clés de ce que la série pourrait devenir. Certaines scènes sont marquantes, notamment la confrontation tendue entre Gurathin et Murderbot, où l’on sent que deux intelligences s’observent, se jaugent, et hésitent à se faire confiance.
C’est là que la série touche un de ses points d’équilibre les plus intéressants : lorsque le danger ne vient pas d’une menace extérieure, mais d’une incompréhension mutuelle entre deux entités que tout oppose — sauf peut-être leur solitude. Mais à côté de ces moments forts, d’autres séquences paraissent moins abouties. Les personnages secondaires manquent encore un peu de relief, parfois réduits à des rôles fonctionnels ou à des ressorts comiques. Ce flou rend difficile d’anticiper si la série parviendra à développer un véritable attachement entre le spectateur et l’équipage humain, ou si tout reposera sur le seul charisme du personnage principal.
La voix off, très présente, permet d’accéder à la pensée de Murderbot. Ce procédé fonctionne plutôt bien, même si le ton reste assez neutre, presque détaché. Cela donne un contraste intéressant avec les situations souvent absurdes ou dangereuses dans lesquelles se retrouve le personnage. Le commentaire intérieur agit comme un filtre, une barrière entre le monde et celui qui l’observe avec distance. Il faut un temps d’adaptation pour accepter cette narration qui refuse l’émotion facile ou la punchline trop évidente. Elle installe une forme de lassitude chronique qui devient, avec le temps, une signature. C’est un choix audacieux, mais qui pourrait perdre une partie du public en route, surtout ceux qui s’attendent à une série plus directe ou plus spectaculaire.
La suite reste incertaine. Mais ces deux premiers épisodes posent une question intéressante : une IA peut-elle choisir l’indifférence comme mode de survie ? Et si oui, que se passe-t-il quand cette indifférence est confrontée à des individus qui projettent sur elle de l’espoir, de la peur, voire de l’empathie ? Ce début de série ne répond pas à ces questions. Il les observe, les effleure, puis les laisse en suspens. Cette ambiguïté est peut-être son atout le plus subtil. Reste à voir si elle sera assumée jusqu’au bout, ou si la narration finira par céder aux impératifs plus classiques de la fiction de genre.
Murderbot, dans ses premiers épisodes, intrigue plus qu’il ne captive. Il y a une volonté claire de proposer autre chose qu’un récit de science-fiction formaté. Le regard que la série porte sur son protagoniste — et que ce dernier porte à son tour sur le monde — mérite d’être creusé. Mais encore faut-il que le développement des épisodes suivants donne suffisamment d’espace à cette complexité. En attendant, ces débuts hésitants laissent entrevoir une série qui pourrait, à terme, offrir un regard singulier sur la relation entre machines et humains, sans chercher à idéaliser l’un ou l’autre. Un regard froid, analytique, parfois cruel, mais aussi curieusement honnête. Ce n’est pas rien.
Note : 5.5/10. En bref, Murderbot, dans ses premiers épisodes, intrigue plus qu’il ne captive. Il y a une volonté claire de proposer autre chose qu’un récit de science-fiction formaté mais il va falloir muscler le récit afin que celui-ci prenne une dimension beaucoup plus percutante.
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