3 Juin 2025
Regarder une série comme Mariliendre, c’est se confronter à une question trop souvent oubliée dans les récits liés aux identités LGBTQIA+ : qui sont celles et ceux qui gravitent autour, sans revendiquer une place centrale, mais qui en ont pourtant toujours occupé une, discrète mais essentielle ? La mini-série de six épisodes disponible sur Atresplayer choisit de poser un regard précis sur cette figure souvent invisible : la mariliendre. Ce terme, encore méconnu pour beaucoup, décrit une femme particulièrement proche des hommes gays, au point de devenir une confidente, une alliée, voire une extension de leur monde. Sauf qu’ici, ce n’est plus un rôle secondaire ou folklorique.
L’histoire part de là, mais elle raconte bien plus. Au cœur de la série se trouve Meri Román. Autrefois figure incontournable des nuits madrilènes, elle régnait sur les clubs de Chueca comme une icône queer non-officielle. Elle incarnait cette énergie qu’on associe spontanément aux années 2000 : extravagance, audace, fête et fusion entre amitiés choisies et identités en construction. Mais le récit ne commence pas là. Il débute bien après, alors que Meri a disparu des radars, loin des paillettes, des afters et des chansons criées à tue-tête. Elle revient dans sa ville natale à la suite du décès de son père, un événement déclencheur qui, sans être dramatique dans son traitement, relance toute une dynamique enfouie.
Rien ne semble plus la relier à son passé, ni à ses anciens amis, ni même à elle-même. La série choisit un montage alterné pour dérouler son intrigue, sautant entre passé coloré et présent désenchanté. C’est un procédé narratif déjà éprouvé, mais ici, il prend tout son sens. D’un côté, les soirées électriques, les chorégraphies improvisées, les liens d’une amitié fusionnelle entre Meri et ses garçons : Saúl, Leo, Luis, Jere et Santi. De l’autre, un présent morcelé, où chacun semble s’être perdu de vue, volontairement. La série ne donne pas tout de suite les clés du fossé creusé entre ces personnages. Ce qui les a séparés, ce qu’ils refusent désormais de voir chez l’autre – ou peut-être en eux-mêmes – reste longtemps en suspens.
Ce mystère latent est l’un des moteurs silencieux de Mariliendre. C’est un choix fort : Mariliendre est un récit musical. Pas au sens où la musique accompagne, mais au sens où elle prend la parole à la place des personnages. Les chansons ne surgissent pas de manière gratuite ; elles incarnent des émotions que les dialogues seuls ne sauraient traduire. Chacun de ces numéros s’inscrit dans la narration, venant éclairer les fissures, les silences, les réminiscences. Ce qui est frappant, c’est l’utilisation très ciblée du répertoire pop espagnol. On y retrouve des titres emblématiques des années 2000, transformés parfois en ballades mélancoliques ou en hymnes doux-amers.
Le contraste entre leur usage d’origine – festif, collectif – et leur nouvelle mise en scène – introspective, parfois douloureuse – donne une dimension particulière à ces instants. L’écriture accorde à chacun une existence propre, ce qui n’est pas toujours garanti dans les récits de groupe. Les amis de Meri ne sont pas de simples archétypes LGBTQIA+, ils ont leurs contradictions, leurs silences, leurs parcours. Certains sont en pleine affirmation de soi, d’autres en repli. Cette pluralité évite à la série de tomber dans une vision uniforme de la communauté queer. Quant à Meri, son arc narratif ne repose pas uniquement sur une chute suivie d’une rédemption.
Son retour à la vie ne tient pas du miracle, ni de la magie du souvenir. Il passe par une réévaluation de ses choix, par l’acceptation de ce qu’elle a perdu et, surtout, de ce qu’elle a fui. Ce qui frappe, au-delà de la narration, c’est la densité référentielle de la série. Il faut connaître l’univers queer espagnol des années 2000 pour saisir pleinement l’arrière-plan. Mais la série n’en fait pas un obstacle ; au contraire, elle joue de cette complicité avec le spectateur initié. Les dialogues sont truffés d’allusions à des moments pop, des émissions oubliées, des anecdotes que seul un public averti comprendra pleinement. Cela ne signifie pas que Mariliendre s’adresse à une élite culturelle.
Simplement, elle assume son ancrage dans une époque, une génération, une façon de vivre et de parler, quitte à laisser de côté ceux qui n’en saisissent pas les codes. C’est aussi cela, raconter une histoire de l’intérieur. Visuellement, Mariliendre ne cherche pas la neutralité. L’image est saturée, lumineuse, souvent stylisée. Les séquences musicales sont traitées avec une vraie ambition chorégraphique et artistique. Il y a dans cette recherche visuelle une volonté de cohérence entre forme et fond : les excès visuels renvoient aux excès émotionnels. La mise en scène accompagne le vertige intérieur des personnages sans jamais le trahir. Ce traitement esthétique n’est pas gratuit. Il rappelle à quel point le kitsch peut être vecteur d’émotions profondes.
Là où d’autres séries auraient cherché la sobriété pour signifier la maturité, Mariliendre opte pour le contraire : l’excès comme langage sincère. Le casting joue pour beaucoup dans l’efficacité émotionnelle du projet. Blanca Martínez, dans le rôle de Meri, offre une interprétation nuancée, à la fois explosive et retenue. Elle navigue avec une justesse remarquable entre la Meri flamboyante du passé et la femme blessée du présent. À ses côtés, les autres interprètes trouvent eux aussi un équilibre entre humour, fragilité et tension. Aucun ne se contente de surjouer un archétype queer : chacun incarne une trajectoire crédible. Il faut aussi souligner le travail vocal dans les séquences musicales.
Les voix sont réelles, mais certaines sont doublées pour des raisons artistiques, et cela ne nuit en rien à l’authenticité. Au contraire, cela permet une mise en scène plus fluide, plus incarnée. Ce qui ressort très clairement dans Mariliendre, c’est cette volonté de parler de la mémoire queer à travers le prisme d’un personnage féminin dont l’importance est souvent réduite à un rôle de faire-valoir. Ici, Meri n’est pas seulement la fille drôle qui traînait avec les mecs gays. C’est une femme qui a été un point d’ancrage, une colonne vertébrale pour une bande qui, à une époque, se croyait inséparable. Et c’est justement dans la fissure de cette unité que la série trouve sa force.
Car au fond, que reste-t-il d’une amitié quand le temps passe et que les blessures n’ont jamais vraiment cicatrisé ? La structure narrative joue intelligemment sur deux temporalités, celles du passé festif et insouciant, et celle du présent, plus morose, plus désenchanté. Cette alternance permet de mettre en lumière les contrastes, mais aussi les échos entre ces deux moments de vie. Ce que Meri a perdu n’est pas seulement une bande d’amis, mais aussi une version d’elle-même qui semblait invincible. La série évite les écueils d’une nostalgie vide : elle ne regarde pas en arrière pour glorifier, mais pour comprendre. Il y a aussi, dans la façon dont Mariliendre traite les relations amicales, une lucidité rare.
Tous les liens ne sont pas faits pour durer, et même les plus intenses peuvent devenir toxiques ou simplement s’étioler. La série ne cherche pas à tout réconcilier ni à faire de ses personnages des héros irréprochables. Ils sont imparfaits, parfois injustes, parfois lâches – et c’est ce qui les rend crédibles. Cette honnêteté émotionnelle donne du relief à des personnages qui auraient pu facilement tomber dans la caricature. Le choix de mêler la comédie musicale au récit dramatique est audacieux, et pourtant il fonctionne avec une étonnante fluidité. Les chansons, au lieu de figer le récit ou de l’interrompre, le prolongent. Chaque séquence musicale apporte une nuance, un commentaire, une confession, souvent plus directe que ce que les dialogues permettraient.
C’est là que Mariliendre réussit un pari difficile : utiliser le langage du pop pour parler de douleur, de manque, d’échec, sans jamais sombrer dans la mièvrerie. La mise en scène contribue largement à cette réussite. Avec une esthétique qui flirte avec le kitsch assumé, des couleurs saturées et un travail de lumière qui évoque autant les clubs que les rêves éveillés, la série affirme son identité visuelle sans complexes. Tout cela participe à créer un univers cohérent, à mi-chemin entre le souvenir idéalisé et le cauchemar de la réalité présente. Et si cette cohérence visuelle et musicale impressionne, elle ne serait rien sans l’interprétation de Blanca Martínez.
Son incarnation de Meri, à la fois désabusée et encore habitée par des éclats du passé, tient la série à bout de bras. Elle réussit à faire de ce personnage une figure ambivalente, parfois difficile à aimer, mais toujours humaine. Elle n’a rien d’une héroïne parfaite, et c’est précisément pour ça qu’on s’attache à elle. Les autres membres du casting ne sont pas en reste. On sent une réelle alchimie entre les comédiens, y compris ceux pour qui c’est une première expérience. Les dynamiques de groupe, les tensions, les souvenirs communs – tout cela est restitué avec finesse. Aucun personnage n’est réduit à une fonction. Même ceux qui n’apparaissent que brièvement laissent une empreinte, souvent parce qu’ils incarnent un pan du passé ou du présent de Meri.
L’un des aspects les plus intéressants de la série reste sa capacité à faire dialoguer le personnel et le politique. Sans jamais tomber dans le discours militant explicite, Mariliendre dit quelque chose de fort sur l’identité, l’exclusion, et le besoin de reconnaissance. En choisissant de centrer l’histoire sur une figure marginale – non pas au sein du monde hétéro, mais même au sein du monde queer –, la série pousse à réfléchir sur les hiérarchies invisibles qui existent parfois dans les espaces censés être inclusifs. Le personnage de Meri, en ce sens, est doublement en marge : elle est une femme dans un univers gay masculin, et elle est aussi une ex-reine déchue, oubliée par ceux qui l’adulaient.
Cela permet à la série d’explorer un terrain rarement abordé : celui de la perte de pertinence sociale, de la déchéance perçue, de l’identité qui vacille quand les projecteurs s’éteignent. Ce n’est pas seulement une histoire de coming out ou de tolérance ; c’est une histoire de transformation, d’érosion, de résilience. Il est également difficile d’ignorer l’intelligence du scénario, notamment dans son traitement des codes culturels des années 2000. Les références pleuvent, mais elles ne sont pas là pour faire joli ou flatter une génération. Elles servent le récit, ancrent les personnages dans une époque et traduisent des états d’esprit. Il faut probablement avoir vécu certaines de ces années pour en saisir toutes les subtilités, mais même sans cela, l’écriture reste accessible.
Mariliendre évite le piège du clin d’œil gratuit. Les chansons remixées, les phrases cultes, les looks d’époque : tout est là pour parler d’un moment très précis de l’histoire queer espagnole, mais avec une portée émotionnelle universelle. Il ne s’agit pas d’une simple capsule temporelle, mais d’un miroir tendu à ceux qui, vingt ans plus tard, se demandent ce qu’il reste de cette époque dans leurs vies. Enfin, la série ne cherche pas à conclure avec des réponses toutes faites. Elle laisse de l’espace au doute, à l’ambiguïté, à la douleur qui ne disparaît pas. Et c’est peut-être ce qui la rend si pertinente. Dans un paysage télévisuel souvent obsédé par la résolution, Mariliendre propose autre chose : un chemin, des retrouvailles incomplètes, des pardons qui peinent à venir.
C’est un récit de retour – au foyer, au passé, à soi – qui accepte que certaines choses soient irréparables, et que c’est aussi ça, avancer. À l’heure où la fiction queer est de plus en plus visible mais parfois formatée, ce projet apporte un souffle différent. Il ne cherche pas à plaire à tout le monde, et c’est justement ce qui le rend si précieux. Il parle à ceux qui ont connu l’euphorie des nuits sans fin, mais aussi à ceux qui, comme Meri, se réveillent un matin avec la gueule de bois des illusions perdues. C’est une fiction qui célèbre sans fard, pleure sans honte, danse malgré tout. Et dans ce refus de lisser les contours, Mariliendre trouve une sincérité rare. Une voix propre.
Un regard qui ne juge pas, mais qui observe. Une mélodie familière, un pas de danse oublié, une main tendue dans l’obscurité. Ce n’est pas un conte, ce n’est pas une leçon. C’est juste une histoire. Une parmi d’autres. Mais qui fait du bien à entendre.
Note : 9/10. En bref, une série à la sincérité rare qui, malgré son budget clairement limité, parvient à nous offrir une mini-série passionnante.
Prochainement en France
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