Mariliendre (Saison 1, épisodes 1 et 2) : comment la reine de la nuit gay madrilène tente de vivre (enfin) pour elle-même

Mariliendre (Saison 1, épisodes 1 et 2) : comment la reine de la nuit gay madrilène tente de vivre (enfin) pour elle-même

Il y a des séries qui ne cherchent pas à plaire à tout le monde, et c’est parfois ce qui les rend intéressantes. Mariliendre, avec ses deux premiers épisodes, donne l’impression de ne pas avoir envie de faire semblant. Pas de consensus à viser, pas de discours lisse ou consensuel. La série propose un regard personnel, parfois bancal, souvent cru, sur un monde qui n’existe plus vraiment : celui des nuits gay madrilènes des années 2000, vues à travers les yeux d’une femme qui y a longtemps joué un rôle central, et qui aujourd’hui ne sait plus très bien où elle se tient.

 

Meri Román a été la reine de la vie nocturne gay à Madrid, mais c’était il y a plus de dix ans. Après la mort de son père, Meri renoue avec son entourage d’amis gays, se remémore son passé et les chansons à succès qui ont défini les années 2000, tout en essayant de donner un sens à sa vie et à son identité chaotiques.

Meri Román, c’est un nom qui résonne encore dans certaines mémoires. Elle incarne cette figure bien connue dans certains milieux : l’amie hétéro des hommes gays, omniprésente dans les bars, les clubs, les conversations et les drames. Le genre de personne à qui l’on associe des souvenirs très marqués, mais qui disparaît souvent des radars quand l’euphorie s’estompe. Dans Mariliendre, elle revient. Non pas pour reprendre sa place, mais pour comprendre ce qui reste, après la fête. Le point de départ, c’est un enterrement. Celui de son père, auquel presque personne n’est venu. Certainement pas ses anciens amis, ceux avec qui elle partageait ses nuits et ses excès. 

 

Le contraste est brutal : l’éclat d’hier face au silence d’aujourd’hui. Ce choix narratif, commencer par le vide, est révélateur. Ce n’est pas une histoire de gloire retrouvée, mais un récit de déclin conscient. Et à travers cette chute, quelque chose de plus intime se dessine. La structure des deux premiers épisodes s’appuie sur des allers-retours entre présent désabusé et souvenirs lumineux. Ce contraste fonctionne sans avoir besoin d’être souligné. Il suffit de voir Meri évoluer dans son quotidien pour comprendre que quelque chose s’est cassé. Le temps a passé, et avec lui, les repères, les complicités, les ambitions peut-être. Dans ces retours en arrière, la série prend des libertés musicales. 

Les numéros chantés ne sont pas seulement là pour l’esthétique ou le clin d’œil nostalgique ; ils traduisent des émotions, parfois trop diffuses pour être dites autrement. Ce procédé peut désarçonner, mais il n’est jamais gratuit. Ce choix d’insérer des chansons populaires dans des scènes charnières évoque des émotions très spécifiques. Pas besoin d’être fan de Chenoa ou d’Azúcar Moreno pour sentir l’effet produit. Ces musiques, sorties de leur contexte d’origine, prennent un autre sens. Elles deviennent des miroirs émotionnels, pas seulement des accessoires sonores. Ce qui frappe dans ces deux premiers épisodes, c’est à quel point la série parle de ceux qui ne sont plus là. Les absents pèsent plus que les vivants. 

 

Que ce soit le père de Meri, dont l’image reste floue malgré sa mort, ou les amis perdus, absents aux funérailles mais omniprésents dans les souvenirs, il y a comme une obsession pour ce qui a disparu. Et cette obsession ne cherche pas de résolution. Meri ne court pas après une réconciliation, elle veut comprendre, digérer, peut-être pardonner, mais sans illusion. La scène de retrouvailles avec Saúl, par exemple, n’a rien de triomphal. Ce n’est pas un moment de retrouvailles chaleureuses mais une confrontation douce-amère, un retour en arrière qui soulève plus de doutes que de certitudes. Le passé ne revient pas pour consoler, il revient pour questionner. 

Et dans cette démarche, la série assume une forme de désenchantement. Le titre de la série n’est pas anodin. Le mot "mariliendre" est loin d’être flatteur dans son usage courant. Il renvoie à un cliché souvent moqué, parfois toléré, rarement valorisé. Ici, le terme est retourné. Non pour l’adoucir, mais pour le regarder en face. Meri incarne ce rôle sans détourner le regard. Elle sait ce qu’elle a été, et ce qu’elle n’est plus. La série ne cherche pas à la justifier, ni à la condamner. Elle l’observe dans sa complexité. Ce qui émerge, c’est le portrait d’une femme qui a existé à travers les autres, et qui doit désormais apprendre à exister pour elle-même. 

 

Une quête d’identité tardive, rendue plus difficile par l’âge, la solitude, et les rancunes mal digérées. Dans ce sens, Mariliendre ne parle pas seulement des fêtes, elle parle aussi de l’après, de ce qu’on devient quand on n’est plus au centre du cercle. Sur le plan formel, la série alterne moments burlesques et instants plus contemplatifs. Ce mélange peut sembler inégal, mais il reflète un état d’esprit. Celui d’une femme qui oscille entre dérision et lucidité. Il y a des scènes volontairement kitsch, des dialogues grinçants, mais aussi des silences lourds, des regards qui en disent plus que les mots. Cette tension entre deux registres crée un rythme particulier, parfois flottant, mais rarement artificiel.

Le deuxième épisode s’éloigne davantage du format musical pour adopter une tonalité plus introspective. Une sorte d’enquête intérieure s’amorce, ponctuée par des révélations sur le passé familial de Meri. Rien de révolutionnaire dans le fond, mais l’intérêt ne réside pas dans les faits révélés, plutôt dans la manière dont ils résonnent chez la protagoniste. Ce glissement du regard extérieur vers l’intime donne une cohérence à l’ensemble. La ville de Madrid joue un rôle discret mais fondamental dans Mariliendre. Ce n’est pas un décor figé, mais un personnage secondaire, témoin silencieux de ce qui fut et de ce qui ne reviendra pas. 

 

Les lieux évoqués, les références aux années 2000, les marques oubliées, tout cela ancre la série dans une mémoire collective qui n’appartient qu’à une certaine génération. Il y a là une nostalgie assumée, mais qui ne verse jamais dans la glorification facile. C’est un Madrid qui a vieilli, comme Meri, et qui n’a pas forcément trouvé de remplaçant à ses excès passés. L’image des soirées d’antan contraste fortement avec celle des rencontres modernes organisées via des applications. Ce changement de rythme, de codes et d’attentes illustre une bascule générationnelle. La fête n’a pas disparu, mais elle ne se vit plus de la même manière. Ce glissement est montré sans jugement, mais avec une certaine lassitude.

Mariliendre ne cherche pas à plaire à ceux qui ne reconnaissent pas ses clins d’œil. La série parle à une niche, sans s’en excuser. Les références aux concours musicaux espagnols, aux icônes queer locales ou aux codes spécifiques des années 2000 ne sont pas expliquées. Elles sont là, comme des balises pour celles et ceux qui les reconnaissent. Ce choix d’assumer un langage codé renforce le sentiment d’authenticité, mais peut aussi limiter la portée du récit à un public déjà initié. Il y a un risque évident que le propos perde de sa force pour ceux qui ne partagent pas ces repères culturels. Certaines scènes peuvent sembler anecdotiques ou superficielles si l’on ne capte pas les doubles lectures. 

 

Mais cette exigence peut aussi être vue comme une forme de respect pour le spectateur, une manière de ne pas tout mâcher. La série tente d’aller au-delà de la surface, en abordant des thèmes liés à la famille choisie, à la trahison, à la désillusion. Pourtant, certains aspects restent prisonniers de figures un peu datées. Les personnages secondaires, notamment, souffrent parfois d’un manque de nuance. Les archétypes du monde gay – le fêtard, l’amant secret, l’ami fidèle – sont présents, sans toujours être renouvelés. Ce manque de renouveau dans l’écriture contraste avec la volonté affichée de proposer un regard différent.

La difficulté vient peut-être du fait que la série oscille entre hommage et critique. Elle veut rendre justice à une époque tout en soulignant ses failles. Elle veut réhabiliter un certain type de personnage tout en montrant ses limites. Cet équilibre n’est pas toujours atteint, mais l’intention mérite d’être relevée. Mariliendre ne cherche pas la perfection. Elle parle d’imperfections, de regrets, de décalages. Elle explore un moment de bascule dans une vie qui fut bruyante et qui devient silencieuse. Les deux premiers épisodes posent les bases d’un récit personnel, fait de va-et-vient entre souvenirs et désillusions, entre éclats de rire et silences gênants.

 

Ce n’est pas une série qui cherche à convaincre tout le monde. Elle s’adresse à celles et ceux qui ont connu cette époque, qui comprennent ce que c’est de ne plus être au centre, qui savent que les liens forts peuvent se déliter sans raison apparente. Ce n’est pas un programme spectaculaire, mais une réflexion intime sur le temps qui passe, sur les identités mouvantes, et sur ce qu’on laisse derrière soi.

 

Note : 7/10. En bref, à travers un mélange de séquences musicales et de moments bruts, la série questionne la vie d’une ancienne reine de la nuit gay au présent. Ce n’est pas parfait mais il y a suffisamment d’idées pour donner envie de voir la suite. 

Prochainement en France

Disponible sur atresplayer, accessible via un VPN

 

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