17 Juin 2025
La mini-série Mussolini: Son of the Century ne ressemble à rien de ce que j’ai pu voir récemment sur le petit écran. Huit épisodes, une densité politique assumée, une mise en scène éclatée, un personnage principal à la fois minable et glaçant. Ce projet signé Joe Wright intrigue autant qu’il dérange. Pas simplement parce qu’il retrace la montée d’un dictateur, mais surtout parce qu’il interroge, frontalement, la manière dont l’idéologie fasciste s’est enracinée dans une société fatiguée, blessée et vulnérable. Ce n’est pas une série à regarder distraitement. Elle prend le temps de construire son récit, souvent trop. Elle impose ses choix visuels, quitte à en faire trop.
Et elle livre un regard cru sur la politique, le pouvoir et la violence – avec, en toile de fond, une époque qui a permis l’ascension d’un homme à la fois insignifiant et profondément dangereux. Benito Mussolini, tel que dépeint par Luca Marinelli, ne cherche pas à se faire aimer. Tant mieux. L’interprétation ne tente jamais de le rendre sympathique. Ce qui se joue ici n’est pas une quête de réhabilitation, ni même un procès à charge. Il s’agit plutôt de suivre le cheminement d’un homme qui, à force de ressentiment, de frustrations et d’opportunisme, a su profiter du chaos pour imposer son emprise. Marinelli compose un Mussolini nerveux, instable, à la limite du ridicule par moments. Il gesticule, s’emporte, doute, se ridiculise, mais ne lâche jamais.
L’ambiguïté réside là : ce n’est pas la force d’un génie politique que l’on observe, mais la ténacité d’un homme médiocre qui s’accroche à ses idées et avance, malgré tout. L’Italie de l’époque, fracturée par la guerre, divisée politiquement, devient le terreau idéal pour ce genre d’ambition. Dès les premières minutes, la série impose une esthétique très marquée. Plans fixes, caméras mouvantes, effets de lumière appuyés, dialogues lancés face caméra… Impossible de ne pas penser à une pièce de théâtre filmée, ou à une installation artistique. Ce n’est pas un simple choix de style, mais une manière d’immerger dans une représentation du pouvoir qui ne cache pas son artifice.
Le quatrième mur est brisé à plusieurs reprises. Mussolini s’adresse directement au spectateur. Il commente ses choix, justifie ses actes, philosophe parfois. Ce procédé peut agacer, mais il sert ici à donner accès à un esprit en formation. On n’assiste pas seulement à la naissance d’un régime, mais à la construction intérieure d’un despote. À certains moments, la réalisation frôle l’expérimental : interludes musicaux, chorégraphies inattendues, jeux de mise en scène où le réel et le symbolique se confondent. Certains y verront un excès d’emphase ; d’autres, une tentative de transcrire l’absurdité même du discours fasciste. Le rythme de la série est loin d’être haletant. Il faut plusieurs épisodes pour traverser les six années qui séparent 1919 – moment de la création des Faisceaux italiens de combat – de la prise de pouvoir effective par Mussolini en 1925.
Un choix narratif assumé, mais parfois éprouvant. Chaque discours, chaque confrontation politique, chaque coup de théâtre est longuement exploré. Ce qui peut passer pour de la lenteur est en réalité un parti-pris : montrer à quel point cette montée vers le pouvoir fut laborieuse, chaotique, ni linéaire ni spectaculaire. Il n’y a pas de raccourci, pas de montée fulgurante, seulement une accumulation de conflits, d’alliances, de compromissions. Le traitement des opposants politiques, notamment les socialistes, est emblématique. Malgré la violence des milices fascistes, ceux-ci continuent de résister. Mais leur division, leur hésitation, leur manque de stratégie collective permettent peu à peu au fascisme de s’imposer. Une dynamique tristement familière.
Autour de Mussolini gravitent plusieurs figures marquantes. Parmi elles, Margherita Sarfatti, interprétée par Barbara Chichiarelli, se détache nettement. Maîtresse, muse et mentor du Duce, elle incarne un contrepoint subtil : bourgeoise cultivée, passionnée par les arts, fascinée par le pouvoir, elle voit en Mussolini un homme brut qu’elle peut façonner. Leur relation est ambiguë, marquée par la manipulation réciproque. Ces scènes intimes offrent une respiration dans un récit autrement très politique. Elles montrent aussi une vérité moins souvent mise en lumière : le rôle des femmes dans l’entourage de leaders autoritaires, souvent invisibilisées, parfois complices, rarement passives.
D’autres figures politiques émergent, notamment Cesare Rossi, bras droit de Mussolini, avec qui il entretient une relation de méfiance permanente. Ces dialogues, souvent tendus, permettent de comprendre que le pouvoir fasciste ne repose pas sur une simple autorité verticale, mais sur un jeu d’influences et de trahisons constantes. Les décors ne sont pas seulement un cadre, mais un langage. Entre les palais vides, les rues sombres de Milan, les intérieurs luxueux des salons futuristes et les quartiers pauvres où la violence explose, la série peint une Italie à bout de souffle. Chaque lieu raconte quelque chose de l’époque : la perte de repères, l’éclatement des classes, la disparition des normes.
La photographie, souvent en teintes sépia ou monochromes, accentue cette sensation de crépuscule. On sent un pays en transition, où l’ancien monde résiste encore mais vacille. Cette atmosphère délétère permet de comprendre comment une idéologie brutale peut se faire passer pour une réponse. Regarder Mussolini: Son of the Century, c’est aussi se confronter à des questions très actuelles. La série ne se limite pas à un biopic ; elle sert de miroir. Les discours populistes, les appels à la force, la haine des institutions démocratiques, la fascination pour des figures « fortes »… Tout cela résonne étrangement dans le contexte contemporain. Sans jamais tomber dans l’anachronisme, le récit laisse transparaître une critique implicite de notre époque.
Les références sont discrètes, mais elles existent : slogans détournés, costumes à peine modifiés, regards caméra qui interrogent directement la réception moderne du message. Ce glissement subtil permet d’éviter la leçon moralisatrice. À la place, une invitation à réfléchir sur les formes que peut prendre la manipulation politique, sur les failles que les régimes autoritaires exploitent, sur la banalité des processus qui mènent au pire. La série est adaptée du livre d’Antonio Scurati, mais son adaptation prend de grandes libertés formelles. Toutefois, elle reste fidèle à un certain esprit : celui d’un récit historique documenté, précis, mais qui n’oublie jamais d’interroger ce qu’il raconte. Ici, la reconstitution n’est pas figée. Elle dialogue avec le présent.
Certaines scènes, en apparence absurdes ou exagérées, sont pourtant tirées de faits réels. Le secrétaire japonais de D’Annunzio, par exemple, ou les violences orchestrées dans les cafés de Milan, sont loin d’être des inventions. Ce qui paraît invraisemblable a pourtant bien eu lieu. C’est cette frontière trouble entre réalisme et stylisation qui donne à la série toute sa force. Elle ne cherche pas l’objectivité froide, mais une vérité plus complexe : celle du climat mental, des passions collectives, des mécanismes de groupe. Loin d’être une fresque grandiloquente, Mussolini: Son of the Century parvient à capter une vérité plus subtile : celle d’un pays en mutation, d’un homme qui n’avait pas grand-chose pour lui mais qui a su exploiter ses travers, et d’une société qui, peu à peu, baisse la garde.
Le tout sans chercher à séduire, ni à choquer inutilement. Certaines séquences sont dures, voire dérangeantes. Mais elles participent à un objectif clair : montrer comment la violence devient ordinaire, comment le discours haineux s’institutionnalise, comment le grotesque finit par faire loi. Regarder cette mini-série demande de l’attention, du temps, parfois de la patience. Mais l’expérience en vaut la peine. Mussolini: Son of the Century n’est pas une œuvre confortable. Elle invite à l’inconfort, à l’analyse, à la vigilance. Ce n’est pas tant Mussolini qui fascine ici, mais ce que son ascension dit des autres : ceux qui l’ont suivi, ceux qui ont hésité, ceux qui ont détourné le regard.
Dans une époque où les débats politiques sont souvent simplifiés à l’extrême, cette série rappelle à quel point la complexité, la lenteur, le doute sont nécessaires pour comprendre les événements et leurs racines. Et si l’histoire se répète, c’est peut-être aussi parce qu’elle est trop souvent réduite à des slogans.
Note : 8/10. En bref, loin d’être une fresque grandiloquente, Mussolini: Son of the Century parvient à capter une vérité plus subtile : celle d’un pays en mutation, d’un homme qui n’avait pas grand-chose pour lui mais qui a su exploiter ses travers, et d’une société qui, peu à peu, baisse la garde.
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