Critique Ciné : Ma vie ma gueule (2024)

Critique Ciné : Ma vie ma gueule (2024)

Ma vie ma gueule // De Sophie Fillières. Avec Agnès Jaoui, Angelina Woreth et Edouard Sulpice.

 

Ma vie ma gueule, dernier film de Sophie Fillières, disparu avant d’en finaliser le montage, a forcément une aura particulière. Ce n’est pas seulement un film, c’est un adieu, un objet artistique laissé en suspens, terminé par ses enfants, et projeté au festival de Cannes dans un geste plus commémoratif que réellement artistique. Ce contexte donne forcément envie de traiter ce long-métrage avec douceur. Mais quand le cinéma s’efface derrière l’intention, il faut accepter de regarder l’objet tel qu’il est. Et ce que l’on voit, malgré toute la tendresse qu’on voudrait y mettre, ressemble à un labyrinthe sans issue. À lire les quelques lignes de présentation, Ma vie ma gueule serait le récit d’une femme de cinquante ans confrontée à la vieillesse, au regard des autres, à la solitude, à une forme de désillusion ordinaire. 

 

Barberie Bichette, qu'on appelle à son grand dam Barbie, a peut-être été belle, peut-être été aimée, peut-être été une bonne mère pour ses enfants, une collègue fiable, une grande amoureuse, oui peut-être… Aujourd'hui, c'est noir, c'est violent, c'est absurde et ça la terrifie : elle a 55 ans (autant dire 60 et bientôt plus !). C'était fatal mais comment faire avec soi-même, avec la mort, avec la vie en somme…

 

Ce portrait, presque universel, laisse penser à une introspection douce, humaine, mélancolique, comme le cinéma français sait parfois en produire. Or, ce n’est pas ce que le film offre. Barberie Bichette – oui, c’est bien son nom – est un personnage instable psychiquement, suivie par un psy, médicamentée, coupée du réel. Ce n’est pas une femme "normale" traversant une crise banale. C’est une femme dont les contours mentaux sont flous, poreux, en quête de quelque chose qui échappe constamment. Ce glissement dans l’irréel aurait pu être poignant, voire bouleversant. Mais l’errance du personnage devient rapidement celle du spectateur. Le problème majeur du film est son rythme. Il n’y a pas de structure narrative claire. 

 

Le film semble avancer par à-coups, au gré des humeurs de son héroïne, comme si la forme tentait d’épouser la psyché détraquée de son personnage. L’intention artistique se défend, mais le résultat reste difficile à suivre. Les séquences s’enchaînent sans logique apparente, et les dialogues, censés apporter poésie ou humour, finissent souvent par tomber à plat. Certaines scènes paraissent presque improvisées. Les ruptures de ton, fréquentes, désorientent. Et l’absence quasi-totale de musique laisse chaque silence peser un peu trop. Ce minimalisme sensoriel aurait pu être un choix esthétique fort, mais il finit par accentuer une sensation de vide. Agnès Jaoui porte le film de bout en bout. Le problème, c’est qu’elle semble parfois ne plus savoir ce qu’elle joue. 

 

Son personnage est instable, oui, mais l’interprétation laisse croire qu’il s’agit moins d’un rôle que d’un enchaînement de postures. Jaoui parle seule, crie, chuchote, déambule, casse des objets, appelle tout le monde "Fanfan". Tout cela pourrait être touchant, mais sans ligne directrice, on se retrouve à assister à une sorte de performance flottante, sans ancrage émotionnel fort. Et c’est là que le bât blesse : malgré tout le talent de l’actrice, malgré l’affection sincère qu’on peut lui porter, elle ne parvient pas à susciter l’empathie. Son personnage reste lointain, incompréhensible. Elle est partout, mais on ne la suit nulle part. Le film semble vouloir flirter avec une forme de surréalisme poétique, fait de ruptures de logique, de monologues absurdes, de rencontres incongrues. 

 

On croise un Philippe Katerine qui cabotine, des situations absurdes, des décors presque hors du temps. Ce monde flottant, volontairement détaché du réel, aurait pu évoquer du cinéma onirique, un regard intérieur sur la folie ou la solitude. Mais ici, l’onirisme ne trouve jamais sa nécessité. Il reste suspendu, presque gratuit. Certains dialogues visent la profondeur mais tombent dans la banalité. Les envolées lyriques s’écrasent au sol. Il y a cette sensation d’assister à un film écrit à la marge, où les mots cherchent une densité qu’ils n’atteignent jamais. Le caractère posthume du film est important. Sophie Fillières n’a pas pu le terminer. Ses enfants, Agathe et Adam Bonitzer, ont assuré le montage final. Ce geste est beau, fort. Mais le résultat à l’écran confirme que le film n’était pas prêt. 

 

De nombreux choix artistiques laissent penser à un travail inachevé. Le montage, en particulier, est erratique. Certains passages semblent étirés sans raison, d’autres coupés trop vite. Il y a une forme de dissonance entre les intentions du film et sa réalisation concrète. On ressent aussi une forme de décalage générationnel. L’écriture cherche à parler d’aujourd’hui, de crise existentielle, de solitude urbaine, mais les situations et les dialogues semblent parfois dater d’une autre époque. Ce qui aurait pu être moderne paraît déjà usé. Barberie Bichette aurait pu devenir une figure marquante du cinéma français : une femme libre, à la dérive, poète contrariée, en guerre contre elle-même. Mais le personnage n’évolue jamais. Elle est dès le départ dans un entre-deux, une forme de limbes mentaux, et y reste jusqu’à la fin. 

 

Le spectateur reste donc en dehors. Même les scènes censées émouvoir – notamment la dernière, chargée d’une symbolique évidente – n’arrivent pas à produire l’impact attendu. L’émotion reste théorique. Il y a quelque chose de profondément triste à dire du mal d’un film posthume. Mais c’est précisément parce que le cinéma est un art vivant qu’il mérite une critique honnête. Ma vie ma gueule est un film maladroit, inabouti, qui repose entièrement sur les épaules d’Agnès Jaoui, sans jamais vraiment la soutenir. La disparition de Sophie Fillières rend la chose douloureuse, mais elle ne transforme pas un film raté en chef-d’œuvre inachevé. L’intention était belle : filmer la fragilité, la confusion mentale, la solitude de l’âme. Mais l’exécution laisse le spectateur à distance. 

 

Ce qui aurait pu être un cri devient un murmure brouillon. Et ce dernier film laisse un goût amer, celui d’un adieu dont on aurait aimé se souvenir autrement. Si Ma vie ma gueule intrigue par son sujet et son contexte, le résultat peine à convaincre. Film posthume inachevé de Sophie Fillières, cette comédie dramatique portée par Agnès Jaoui souffre d’un manque de structure, de rythme et d’émotion. Malgré quelques scènes intéressantes et un personnage principal singulier, le film reste confus et désincarné. Une œuvre pour spectateurs curieux, mais difficile à recommander sans réserve.

 

Note : 4/10. En bref, Ma vie ma gueule est un film maladroit, inabouti, qui repose entièrement sur les épaules d’Agnès Jaoui, sans jamais vraiment la soutenir. 

Sorti le 18 septembre 2024 au cinéma - Disponible en VOD et sur Ciné+ OCS

 

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