Critique Ciné : Sarah Bernhardt, La Divine (2024)

Critique Ciné : Sarah Bernhardt, La Divine (2024)

Sarah Bernhardt, La Divine // De Guillaume Nicloux. Avec Sandrine Kiberlain, Laurent Lafitte et Amira Casar.

 

Dans le sillage des biopics consacrés aux grandes figures françaises, Sarah Bernhardt, la divine s’inscrivait dans une attente légitime : celle de redonner chair, souffle et grandeur à une immense actrice que l’Histoire a pourtant figée dans les pages jaunies des dictionnaires. Sarah Bernhardt, première star mondiale bien avant l’invention du cinéma, tragédienne adulée, personnalité libre et scandaleuse, méritait un film à la hauteur de sa légende. Malheureusement, Guillaume Nicloux semble avoir opté pour une approche bancale, centrée sur des choix narratifs étonnamment réducteurs. Le film s’ouvre avec des intentions visibles : briser la linéarité, jouer avec les époques, entrecroiser souvenirs, fantasmes et réalités. 

 

Paris, 1896. Sarah Bernhardt est au sommet de sa gloire. Icône de son époque et première star mondiale, la comédienne est aussi une amoureuse, libre et moderne, qui défie les conventions. Découvrez la femme derrière la légende.

 

Mais rapidement, cette structure éclatée prend l’eau. Nicloux, plus habitué aux ambiances brumeuses du polar contemporain qu’à l’évocation fastueuse de la Belle Époque, peine à établir une cohérence. Plutôt que de brosser un portrait multiple de Bernhardt — femme, actrice, mère, militante — le récit se resserre sur un axe quasi exclusif : sa relation amoureuse avec Lucien Guitry. Un choix contestable, surtout quand il éclipse l’essentiel. Ce qui frappe, c’est ce que le film ne montre pas. Pas une scène sur les planches. Aucun moment de création. Pas d’immersion dans les coulisses du théâtre, pas de regard sur l’évolution de son art. Sarah Bernhardt, la divine fait le choix paradoxal de ne jamais donner à voir ce qui faisait d’elle un mythe vivant : sa voix, son jeu, sa présence. 

 

Le spectateur reste sur le seuil de sa légende, contraint de croire sur parole ce que les dialogues surlignés répètent lourdement — qu’elle était brillante, sulfureuse, indomptable — sans jamais en faire l’expérience. Sandrine Kiberlain incarne Sarah Bernhardt avec une énergie manifeste. Elle s’immerge dans le personnage avec ferveur, assumant un registre exubérant, parfois même hystérisé. Mais cette intensité constante ne laisse aucune place aux nuances. Sarah Bernhardt avait mille visages : actrice sacrée, mère endeuillée, provocatrice politique, femme d’affaires redoutable. Le film n’en retient qu’un — celui d’une femme exaltée et tourmentée, toujours en réaction, jamais en construction. Il manque à Kiberlain un contrepoint, un silence, une intériorité qui auraient pu rendre son interprétation plus habitée.

 

Face à elle, Laurent Lafitte campe un Lucien Guitry tout en retenue. Trop peut-être. Leur duo fonctionne par intermittence, mais il devient vite lassant tant il monopolise le cœur du récit. Autour d’eux, les personnages secondaires apparaissent et disparaissent sans véritable épaisseur. Même les grandes figures de l’époque — Zola, Freud, Rostand — sont réduites à de simples clins d’œil. L’accumulation de noms, sans contextualisation ni véritable enjeu dramatique, donne parfois l’impression d’un name-dropping scénaristique plus qu’un effort de mise en perspective. Côté mise en scène, il serait injuste de nier l’attention portée aux décors et aux costumes. Le film parvient à recréer un Paris de la fin du XIXe siècle avec une certaine élégance visuelle. 

 

Les étoffes, les parures, les salons bourgeois sont autant d’éléments qui contribuent à installer une atmosphère cohérente. Mais tout cela reste en surface. La caméra multiplie les gros plans sur le visage de Kiberlain, comme pour chercher l’âme d’un personnage que le scénario n’a pas su construire. L’effet devient répétitif, voire agaçant, tant il souligne l’absence de propos plutôt qu’il n’en révèle la profondeur. Quant à la musique, discrète mais bien choisie, elle accompagne le film sans jamais lui donner une véritable ampleur émotionnelle. Il aurait fallu des choix plus tranchés, une composition originale qui soutienne la tension dramatique, qui amplifie les enjeux. Au lieu de cela, l’accompagnement sonore reste en retrait, comme le reste du film.

 

Le film tente de faire écho à des thématiques contemporaines : la liberté des femmes, l’antisémitisme, la reconnaissance d’une forme d’identité queer. Sarah Bernhardt, en effet, fut en avance sur son temps à bien des égards. Le problème, c’est que le traitement manque de finesse. Ces éléments sont davantage énumérés qu’incarnés, souvent réduits à des répliques explicites insérées pour bien montrer qu’il s’agit là de problématiques « modernes ». Le résultat est mécanique, peu inspiré, et dessert même parfois le propos en lui ôtant toute spontanéité. De plus, le scénario évite soigneusement les zones d’ombre, les contradictions, les ambivalences. Or c’est précisément là que réside la richesse d’un tel personnage. En gommant la complexité au profit d’une figure édulcorée, réduite à une posture romantique, le film trahit en partie son sujet. 

 

Le choix de ne pas traiter son enfance difficile ou son rapport au public, pourtant déterminants dans son parcours, prive le récit d’une dynamique fondamentale. En terminant le film, un constat s’impose : le mystère de Sarah Bernhardt demeure entier. Et peut-être est-ce là la plus grande déception. La divine méritait mieux que ce survol sentimental. Elle méritait un film qui interroge son art, ses audaces, son rapport au pouvoir, à la scène, au public. Elle méritait qu’on la voie travailler, échouer, réussir, incarner. Au lieu de cela, elle est présentée à travers le regard d’un homme, réduite à une muse amoureuse plus qu’à une créatrice, prisonnière d’un récit qui la prive de sa propre voix.

 

Certes, il fallait du courage pour s’attaquer à une telle figure. Mais encore aurait-il fallu choisir un point de vue clair, affirmer une ligne narrative forte, et surtout, s’autoriser à faire de Sarah Bernhardt autre chose qu’une icône figée. Le film frôle parfois l’intérêt — un échange bien écrit, un regard complice, un costume qui raconte à lui seul une époque — mais ces fulgurances restent isolées, perdues dans un ensemble brouillon.

 

Note : 2/10. En bref, Sarah Bernhardt, la divine avait tout pour être un hommage vibrant à une actrice hors normes. Ce biopic se contente d’un écrin soigné pour un récit sans souffle. Si certains y verront un geste respectueux envers une figure légendaire, je n’y ai trouvé qu’une succession de scènes convenues, un casting déséquilibré et une héroïne transformée en caricature. 

Sorti le 18 décembre 2024 au cinéma - Disponible en VOD et sur myCanal

 

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