4 Août 2025
Gangs of Taïwan // De Keff. Avec Wei Chen Liu, Rimong Ihwar et Devin Pan.
Gangs of Taïwan, premier long métrage de Keff, est une œuvre qui prend son temps, qui dérange, qui s’éloigne volontairement des sentiers balisés du thriller ou du drame social pour tracer une route plus personnelle, plus douloureuse aussi. Loin du clinquant ou des effets spectaculaires, le film se présente comme une plongée sèche et sensorielle dans les rues de Taipei, là où l’ombre des puissants s’étend sur les plus fragiles, et où le silence devient une arme autant qu’un refuge. Zhong-Han ne parle pas. Ce mutisme, loin d’être anecdotique, devient le cœur battant du récit. Il ne s’agit pas simplement d’un choix scénaristique ou d’un effet de style. Ce silence pèse, il interroge.
À Taïwan, Zhong-Han, un jeune homme mutique d'une vingtaine d'années, mène une double vie. Employé dans un restaurant familial le jour, il rackette en bande la nuit pour le compte de parrains locaux. Mais le rachat du restaurant par un homme d'affaires véreux met en danger ses proches, et oblige Zhong-Han à affronter son propre gang.
Il représente l’impossibilité de dire, de protester, de se défendre, dans un monde où la parole est confisquée par ceux qui ont les moyens de se faire entendre. Il y a dans cette absence de voix quelque chose d’universel, et pourtant profondément lié au contexte politique de Taïwan en 2019. Alors que les tensions avec la Chine se font plus pressantes et que les manifestations à Hong Kong résonnent jusqu’aux rues de Taipei, Keff dessine les contours d’un pays au bord de l’asphyxie. Zhong-Han vit entre deux mondes. Le jour, il travaille dans un petit restaurant tenu par un couple âgé, visiblement attaché à lui. La nuit, il participe à des opérations d’intimidation pour le compte d’un gang mafieux. Cette dualité n’est pas seulement celle d’un individu en quête de repères.
Elle reflète aussi un clivage social plus vaste, une société divisée entre ceux qui s’enfoncent dans la précarité et ceux qui jouent du pouvoir et de la corruption pour prospérer. Le récit bascule lorsque le restaurant dans lequel travaille Zhong-Han est racheté par un homme d’affaires véreux. Ce qui était un espace presque protecteur devient une menace. Il doit alors choisir : rester fidèle à ses protecteurs ou survivre dans un monde où la loyauté est un luxe. Ce dilemme structure tout le film. Il révèle la cruauté d’un système où les plus vulnérables sont contraints à l’illégalité, non par choix, mais par absence d’alternative. Ce n’est pas un film de gangsters classique. Il n’y a pas de glamour, pas de codes glorifiés.
La violence n’est jamais stylisée, elle est abrupte, directe, parfois à peine montrée. Elle surgit comme une conséquence logique, presque mécanique, d’un monde à bout de souffle. Ce qui frappe dans Gangs of Taïwan, c’est la maîtrise de la mise en scène. Keff n’a pas recours à des effets ostentatoires. Il filme la ville avec une rigueur presque clinique. Les plans sont construits avec précision, la lumière est utilisée pour souligner la dissonance entre l’apparente normalité et la brutalité latente. Taipei est propre, organisée, mais derrière cette façade se cache un chaos social rampant. La musique électronique qui accompagne certaines scènes ajoute une tension sourde. Elle souligne l’isolement des personnages, leur déconnexion d’un monde qu’ils ne comprennent plus.
Les rares moments de tendresse sont fugaces, presque irréels. Comme si le bonheur était une illusion à laquelle personne n’a plus vraiment accès. Il y a une scène, en particulier, qui cristallise cette tension : une conversation entre Zhong-Han et une jeune femme, caissière de supérette, avec qui il développe une relation hésitante. Ils évoquent l’idée de partir, de fuir cette ville qui les étouffe. Mais très vite, la réalité économique les rattrape. Partir, c’est renoncer à tout. Rester, c’est se perdre. Il n’y a pas d’issue, seulement des impasses. Keff ne signe pas un manifeste politique, mais le sous-texte est clair. Le film se déroule en 2019, année charnière marquée par les mouvements démocratiques à Hong Kong. Taïwan, bien que géographiquement éloignée, est traversée par les mêmes peurs, les mêmes incertitudes.
La menace chinoise n’est jamais nommée frontalement, mais elle plane sur chaque scène. Les personnages évoluent dans un climat de paranoïa, de pression silencieuse, comme si chaque choix pouvait les précipiter dans l’abîme. Ce climat est renforcé par une structure narrative circulaire. Zhong-Han semble tourner en rond, incapable de trouver un point de sortie. Ses tentatives d’émancipation sont systématiquement sabotées, par lui-même ou par les autres. Le gang qu’il considérait comme une famille de substitution finit par le rejeter. L’amour qu’il espérait construire se délite. Ce qu’il reste, c’est un vide, un retour à un traumatisme ancien, à une douleur d’enfance jamais résolue.
Liu Wei Chen, qui interprète Zhong-Han, livre une performance toute en retenue. Il n’a pas besoin de mots pour exprimer la rage, la peur, le désespoir. Chaque regard, chaque posture trahit un mal-être profond. Le mutisme du personnage est accentué par un handicap physique, discret mais omniprésent. Là encore, il ne s’agit pas d’un artifice. Ce corps abîmé raconte quelque chose de plus large : l’incapacité à avancer, à s’extraire d’un système qui broie les individus. Les personnages secondaires sont également bien dirigés. Le couple de restaurateurs, en particulier, apporte une humanité touchante au récit. Leur bienveillance est réelle, mais elle ne suffit pas à contrebalancer la brutalité ambiante.
Leur commerce, symbole d’un monde ancien, est condamné. Eux aussi sont emportés par une logique implacable. Gangs of Taïwan n’est pas exempt de défauts. Le récit souffre de quelques longueurs, notamment dans sa dernière partie. Certaines ellipses narratives manquent de clarté, et l’accumulation des thèmes (corruption, précarité, amour, mémoire traumatique) peut donner une impression de surcharge. Le film aurait gagné en puissance avec une demi-heure de moins. Mais malgré ces faiblesses, l’ensemble tient. L’atmosphère, surtout, reste en mémoire. Cette manière de montrer une société au bord du gouffre, sans discours explicatif, juste par les regards, les silences, les gestes, est suffisamment rare pour être saluée.
Gangs of Taïwan n’est pas un film spectaculaire, ni un thriller à rebondissements. C’est un récit lent, parfois rugueux, mais profondément humain. Keff propose un regard sombre sur une jeunesse sans boussole, prise entre un passé qui ne passe pas et un futur inaccessible. À travers le personnage mutique de Zhong-Han, il explore la perte, la désillusion, et la difficulté de rester debout quand tout pousse à la chute. Ce n’est pas un film qui réconforte. C’est un film qui interroge. Qui grince. Et dont certaines images, certains silences, continuent de résonner longtemps après la projection.
Note : 6.5/10. En bref, Gangs of Taïwan n’est pas un film spectaculaire, ni un thriller à rebondissements. C’est un récit lent, parfois rugueux, mais profondément humain. Keff propose un regard sombre sur une jeunesse sans boussole, prise entre un passé qui ne passe pas et un futur inaccessible.
Sorti le 30 juillet 2025 au cinéma
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